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Noble Networks? Advocacy for Global Justice and the "Network Effect"



De l’avis de nombreux milieux, les organisations de la société civile ont un pouvoir politique non négligeable en Occident. De plus en plus, les décideurs politiques insistent sur l’importance du rôle de ces organisations dans le processus politique, dans lequel elles sont “acteurs à part égale”, au moment où, hors des institutions politiques, les activités citoyennes de sensibilisation suscitent depuis peu un regain d’intérêt avec l’essor des mouvements sociaux mondiaux et transnationaux.

Ce document attire l’attention non pas sur l’engagement individuel dans les mouvements sociaux ou sur des organisations non gouvernementales isolées (ONG), mais sur les réseaux d’organisations citoyennes et leur rôle dans la définition des politiques publiques. Considérant les activités citoyennes de sensibilisation sous l’angle des relations entre les organisations, ses auteurs commencent par mener une réflexion théorique sur deux corps de littérature: l’une sur la théorie des mouvements sociaux et l’autre sur les réseaux d’organisations. Les enseignements conjugués de ces deux littératures constituent la toile de fond théorique sur laquelle ils analysent “l’effet réseau” qui se fait sentir lorsque des organisations de citoyens en réseau font un travail commun de sensibilisation. L’effet réseau est traité ici sous la forme d’une série de propositions expliquant comment le fait de s’organiser en réseau a une incidence sur les membres du réseau et comment les réseaux changent le rôle de l’action citoyenne dans le processus politique. Ces propositions sont présentées et commentées sous deux angles différents: de l’intérieur et de l’extérieur des réseaux.

Les données empiriques qui ont servi à évaluer les effets réseau proviennent de quatre réseaux travaillant au Royaume-Uni pour sensibiliser les esprits à la politique économique et à ses conséquences pour le développement international. Dans chaque cas, les données recueillies proviennent de l’analyse de documents et de divers entretiens, ainsi que d’une enquête réalisée auprès de représentants des quatre réseaux et de leurs homologues de la sphère politique. L’exposé de chaque proposition est suivi d’un commentaire qui s’appuie sur des données empiriques. Si les propositions faites “de l’intérieur” sur l’effet réseau sont essentiellement commentées à la lumière des perceptions directes des membres du réseau, les auteurs s’appuient sur les perceptions des responsables des politiques publiques pour valider le commentaire sur l’effet réseau vu de l’extérieur.

Après avoir étudié les mouvements sociaux selon la démarche classique, en interrogeant la documentation à ce sujet, les auteurs traitent de l’impact des effets réseau sur la mise en commun et la mobilisation des ressources. Conformément à la “théorie des échanges”, ils posent que les réseaux non seulement favorisent les échanges entre différents acteurs mais aboutissent aussi à la création de nouveaux talents et de ressources propres aux réseaux, puis ils en évaluent les effets sur l’apprentissage interorganisationnel et la formation d’une identité commune. Ils estiment que la gouvernance joue un rôle déterminant dans l’exploitation des effets réseau à l’intérieur de celui-ci: elle peut “piloter” l’action collective et favoriser l’alignement stratégique d’organisations isolées.

Les auteurs examinent ensuite la capacité des réseaux à influencer leur environnement extérieur. Ils étudient aussi l’incidence de l’action commune sur la manière dont les membres du réseau perçoivent les opportunités qui s’offrent dans le processus politique et ils comparent cette perception avec celle des acteurs, par exemple des hauts fonctionnaires du gouvernement, qui sont les interlocuteurs politiques des réseaux.

Ils concluent que l’effet réseau sur les activités citoyennes de sensibilisation se fait surtout sentir à l’intérieur des réseaux, car il change la manière dont les participants au réseau perçoivent leur rôle dans le processus politique. Les réseaux permettent aux individus qui travaillent dans les ONG participantes d’exercer plus d’influence sur la politique publique capable d’agir sur l’inégalité dans le monde. Cependant, si l’on compare la pratique actuelle avec les promesses des réseaux telles qu'elles ressortent des études des organisations et des mouvements sociaux, on s’aperçoit que bien des avantages potentiels des réseaux ne sont pas exploités de manière systématique par ceux qui en font partie. Au contraire, la participation à ces réseaux apparaît davantage comme une stratégie adoptée par les individus pour compenser le manque d’attention portée par leur ONG aux problèmes systémiques et intersectoriels que comme une stratégie à laquelle les organisations consacrent toutes les ressources nécessaires. Ces ressources étant insuffisantes, elles n’investissent pas assez dans l’apprentissage et dans la planification stratégique, de sorte que ces réseaux citoyens n’exploitent pas à fond l’effet réseau. L’impact de l’effet réseau hors des réseaux apparaît en conséquence limité. Les auteurs l’expliquent par les conséquences involontaires de l’organisation en réseau: les activités des réseaux semblent régies davantage par les programmes gouvernementaux que par les objectifs stratégiques des ONG; loin de tenir un discours qui interpelle, les campagnes répètent, dans leurs buts, les compromis et les discours politiques ambiants; et les tentatives de coalition tournent court.

Les organisations citoyennes en réseau pourraient avoir plus de poids dans les structures sociales en place mais elles devraient, pour cela, redoubler d’efforts pour s’aligner sur les activités du réseau et compter dans leurs rangs non seulement des associations de citoyens souffrant des inégalités, mais aussi des groupes capables d’agir sur ces inégalités. En conséquence, les auteurs concluent à titre préliminaire que certains réseaux présentent une aptitude potentielle à renforcer le poids des citoyens dans les processus politiques mais qu’ils suscitent des inquiétudes quant à leur légitimité et à leur efficacité. Ils peuvent donc apparaître aux yeux de certains comme des clubs inertes et élitistes de citoyens intelligents et professionnalisés—comme des “réseaux nobles”. Les auteurs approfondissent dans la dernière section deux des préoccupations que suscite la sensibilisation des réseaux et recommandent que l’approche “noble” cède la place à une démarche stratégique globale. Cette conclusion est particulière au type d’organisations sur lequel se sont penchés les chercheurs, et une plus grande attention portée à d’autres organisations telles que les syndicats peut aider à surmonter certaines des difficultés relevées.

Ce document apporte une contribution à un domaine nouveau, celui des relations entre les organisations vues sous l’angle critique et normatif, et indique des secteurs clés auxquels les recherches pourraient s’intéresser à l’avenir. Il devrait permettre de comprendre de quelle manière les ONG s’entendent avec les mouvements sociaux par l’intermédiaire de leurs réseaux à un moment où les luttes pour une justice financière vont grandissantes.
  • Publication and ordering details
  • Pub. Date: 14 Feb 2009
    Pub. Place: Geneva
    ISSN: 1020-8178
    From: UNRISD