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Comment le développement social répond aux défis en temps de crise: Tirer les leçons du passé, survivre à la pandémie, créer un avenir durable

7 avril 2020

  • Auteur(s): UNRISD

Comment le développement social répond aux défis en temps de crise: Tirer les leçons du passé, survivre à la pandémie, créer un avenir durable
Ce blog fait partie de la série UNRISD Covid-19, dans laquelle les auteurs se penchent sur la répartition inégale des impacts de la pandémie et de la réponse à la crise, ainsi que les moteurs sociaux, politiques et économiques de ces disparités. La série mettra à contribution les réseaux de l'UNRISD et s'appuiera sur son vaste corpus de recherches en matière de développement social. Elle tentera d’apporter des réponses fondées sur des données probantes à la crise actuelle au fur et à mesure qu'elle se développe et de suggérer des stratégies viables pour un avenir où des crises similaires seront non seulement moins dévastatrices, mais aussi moins susceptibles de se produire.

Alors que nous terminons la rédaction de ce blog, environ la moitié de la population mondiale est confinée, à des degrés divers, dans son foyer. En cette période d'isolement, nos interactions physiques quotidiennes avec le monde extérieur ont pratiquement disparu, mais une réalité frappante est devenue plus visible que jamais: les profondes fissures qui traversent notre système mondial. Ces fissures—au travers desquelles, même en temps de prospérité, beaucoup tombent—ont fait place à des gouffres béants, mettant des millions de personnes face à la vaste et souvent obscure précarité de l'époque actuelle, marquée par une austérité croissante, le désinvestissement dans les services publics, des systèmes fiscaux régressifs, la concentration des richesses et des crises permanentes telles que le changement climatique et les conflits. En outre, ces défauts structurels profondément enracinés ont créé une situation dans laquelle nous assistons à une distribution très inégale des impacts de la pandémie de Covid-19, à la fois au sein des pays—en termes de sécurité de l'emploi, d'accès aux soins de santé, de logement, de statut de citoyen, etc.—et entre les pays, car les impacts déjà dévastateurs du virus dans les pays du Nord sont certains d'être amplifiés dans les pays dont les systèmes de santé sont plus faibles et les filets de sécurité sociale effilochés.

Partout dans le monde, les travailleurs informels, les migrants et les réfugiés, les proches aidants, travailleurs sociaux et sanitaires, les personnes malades et vulnérables n'ayant pas accès aux soins de santé, les personnes vivant dans des établissements informels ou sans logement, les enfants privés d'éducation et de repas scolaires, les femmes confinées dans des conditions domestiques dangereuses, les petits et micro-entrepreneurs et les employés licenciés luttent non seulement pour rester en sécurité, mais aussi pour couvrir leurs besoins les plus fondamentaux. Ce n'est pas seulement le résultat de cette pandémie sanitaire sans précédent; c'est le produit d'une économie politique préexistante plus axée sur l'extraction d'une valeur maximale des processus économiques que sur l'investissement dans le renforcement des systèmes pour l'avenir. Cela est de mauvais augure pour l'égalité, la justice sociale et l'environnement naturel en temps normal, mais devient désastreux lors des chocs et des crises. Et malgré le fait que certains pays, pour la plupart les plus riches, ont annoncé des plans de relance budgétaire et de protection sociale inédits et ont investi de manière ponctuelle dans des infrastructures de santé et des mesures de protection, sans changement structurel ni renforcement des systèmes à long terme, ces couches plus profondes d'injustice et d'inégalité resteront en place, et notre système mondial continuera d'être vulnérable à de tels chocs, qu'ils soient économiques, environnementaux, liés à des conflits, à la santé ou autres.

Ce moment de décision exige de nous réflexion et action. Une action, certainement dans nos propres communautés, dès maintenant, mais aussi à l'échelle nationale et mondiale lorsque la menace immédiate s'estompera. Comment alors pouvons-nous (re)construire nos systèmes sociaux, politiques et économiques pour apporter un changement porteur de transformation durable, qui non seulement nous laissera mieux préparés aux futurs événements de crise, mais nous rapprochera aussi d'une vision de justice sociale, d'égalité et de durabilité, telle que celle établie par le Programme de développement durable à l’horizon 2030? Le travail considérable de l'UNRISD fournit d'importantes leçons à tirer alors que nous cherchons à réévaluer et à nous remettre sur pied.

Aujourd'hui plus que jamais: Universaliser les politiques sociales

Le type de capitalisme que nous avons laissé s'implanter au cours des quatre dernières décennies a produit une injustice marquée en ce qui concerne la répartition de la valeur économique—entre les pays, au sein des sociétés et entre les générations. Les récompenses de l'activité du secteur privé se sont répercutées sur ceux qui possèdent ou allouent le capital, et sur les travailleurs qui sont confrontés à des formes d'emploi de plus en plus précaires. Cette injustice est multipliée entre les pays. De nombreux États du Sud ont de faibles capacités humaines, infrastructurelles et financières dans leurs organismes et services publics, qui sont exacerbées par une décennie d'austérité et de lente reprise après la crise économique et financière mondiale de 2008, ainsi que par les flux financiers illicites et l'évasion fiscale. Les impacts du nouveau coronavirus ont mis à nu les faiblesses structurelles des organisations et des services essentiels, ainsi que les déficiences systémiques dans la manière dont nous gouvernons le comportement économique à tous les niveaux.

La politique sociale a un rôle clé à jouer pour faire face aux effets immédiats de la crise et pour construire un système plus durable et plus équitable pour l'avenir. Les pays disposant de meilleurs services sociaux—en particulier de systèmes de santé universels, de services de soins garantissant des soins de qualité et un travail décent pour les proches aidants/travailleurs sociaux et sanitaires, et de systèmes de protection sociale couvrant les dépenses de santé essentielles ainsi que la perte de revenus due à la maladie, au chômage ou à la fermeture d'entreprises—sont mieux à même de maintenir un niveau de vie décent et d'alléger les décisions des ménages ayant des effets néfastes pour le bien-être futur (comme la vente en catastrophe de biens productifs ou d’actifs). Si, dans le passé, les gouvernements et les donateurs n'ont pas donné la priorité à la construction et à la sécurisation de ces systèmes, il est temps de se réveiller et de réfléchir aux stratégies futures pour créer des services sociaux universels pour tous, y compris un accès abordable à l'énergie, à l'eau et aux transports.

Pas de résilience sans une transition juste

Les sociétés luttent déjà pour s'adapter aux effets du réchauffement climatique, à l'évolution démographique et au rythme du développement technologique. La crise de Covid-19 a révélé qu'elles sont également mal préparées et manquent de résilience face à des chocs importants et plus soudains, qu'il s'agisse de conflits et de déplacements, de nouveaux vecteurs de maladies, ou de perturbations climatiques et de phénomènes météorologiques extrêmes. En ces temps de plus en plus incertains, il est essentiel que les États poursuivent de manière proactive des stratégies de résilience, allant de la création de fonds à utiliser lors de la prochaine crise à l'investissement dans des systèmes de préparation et de réponse qui peuvent minimiser l'impact avant qu'il ne devienne incontrôlable. Ces stratégies peuvent commencer par l'adaptation et l'élargissement des mécanismes de protection sociale existants, en vue de rendre les systèmes plus inclusifs et plus durables à l'avenir.

Dans cet esprit, il est impératif que les réponses visant à réduire les retombées économiques de cette crise n'accélèrent pas la crise climatique, de peur que nous ne poussions le monde encore plus loin vers l'effondrement environnemental. Au contraire, en plaçant le développement durable au cœur des programmes politiques, en investissant dans la décarbonisation et en assurant une transition juste parallèlement à une protection plus large de l'environnement, on contribuera largement à éviter d'éventuelles catastrophes environnementales à l'avenir et on pourrait même contribuer à prévenir d'autres crises sanitaires. Le soutien public accordé aux (grandes) entreprises devrait être conditionné à une amélioration vérifiable de leurs performances en matière de développement durable, de manière à avoir des effets positifs pour les travailleurs, l'environnement et l'économie réelle.

Renouveler les engagements en faveur de la solidarité internationale et du multilatéralisme

La mondialisation a relié les pays entre eux et renforcé leur interdépendance. Mais à mesure que le centre de gravité économique et politique s'est déplacée dans le monde, certains pays ont réagi par des comportements nationalistes, perturbant la coopération en matière de commerce, de migration et d'actions nécessaires à la sauvegarde de la planète. Cela a rendu les sociétés plus faibles et non plus fortes, limitant leur capacité à répondre aux défis nouveaux et anciens dans l'intérêt de tous, à un moment où les pays disposant de moins de ressources et de moins de capacités ont un besoin urgent de solidarité et de soutien. Il sera important que la pandémie actuelle n'amplifie pas les politiques protectionnistes et de repli sur soi-même, ni ne conduise à des restrictions discriminatoires de la mobilité fondées sur le statut de citoyenneté. Le Covid-19 nous montre sous le jour le plus dur possible que dans un monde interconnecté, personne n'est protégé tant que tous ne le sont pas.

Les nations ont signalé leur engagement en faveur du multilatéralisme en adoptant une résolution de l'Assemblée générale des Nations unies sur le Covid-19 qui appelle à une solidarité mondiale et à une coopération renforcée, et réaffirme l'engagement à la fois d'aider les personnes et les sociétés dans des situations particulières, et de maintenir la décennie d'action et de résultats attendus pour le développement durable. La société civile et toutes les forces politiques auront un rôle essentiel à jouer en demandant aux gouvernements de rendre compte de leur engagement à investir dans des solutions communes, non seulement pour cette pandémie mais aussi pour tous les défis mondiaux auxquels nous sommes confrontés.

Donner un sens à la crise: Un temps pour la recherche et l'action

Malgré la peur et l'incertitude, il y a des points positifs qu’il est opportun de distinguer: le dévouement désintéressé des travailleurs de la santé et des soins pour sauver des vies, l'engagement infatigable de ceux qui fournissent des services essentiels pour que notre monde continue de tourner, les mouvements de solidarité mondiale et les solutions créatives qui émergent au niveau local en réponse à la crise. Dans le meilleur des cas, ces puissantes manifestations de solidarité feront place à une véritable mobilisation pour un changement durable et transformateur, une fois qu'il n'y aura plus de mètres imposés entre nous. Nul doute que les pertes financières causées par cette crise aggraveront encore les inégalités, la concentration des richesses, la précarité économique et sociale pour la majorité des gens et les pressions fiscales sur les gouvernements. Il est donc d'autant plus essentiel de repenser les priorités politiques, les valeurs sociétales fondamentales et les orientations stratégiques de développement pour la prochaine décennie d'action. Des alliances fortes et solidaires entre les personnes, une action collective et une pression inébranlable seront essentielles pour réaliser cette vision de justice sociale, d'égalité et de durabilité.

La recherche et les preuves scientifiques ont également un rôle essentiel à jouer pour nous guider à travers la crise, pour guider les décideurs en période d'incertitude et pour aider à construire de meilleurs systèmes pour l'avenir. Cette série de blogs cherche à éclairer et à encourager un débat critique sur les implications de la crise du Covid-19 pour le développement social et sur les solutions à y apporter. En appliquant une optique d'économie sociale et politique et en amplifiant les voix du Sud, nous explorerons la distribution inégale des impacts de la crise et des réponses à la crise, ainsi que les moteurs sociaux, politiques et économiques de ces disparités. Les postes à venir couvriront une série de sujets, tels que les inégalités, les dimensions de genre et environnementales de la crise et des réponses; le pouvoir, les politiques, les institutions, les processus de négociation et de contestation qui façonnent les réponses; la sauvegarde des droits de l'homme et la protection des groupes vulnérables; et l'espace politique, le rôle de l'État et les systèmes de gouvernance mondiale.


Photo: Adapted from Markus Spiske on Unsplash.


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This article reflects the views of the author(s) and does not necessarily represent those of the United Nations Research Institute for Social Development.