1963-2013 - 50 years of Research for Social Change

  • 0
  • 0

Back | Programme: Politique sociale et développement

Dynamique de la politique sociale en Côte d’Ivoire



La Côte d’Ivoire est un pays stratégique dans le dispositif ouest-africain. Elle occupe une position déterminante dans l’Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA) qui constitue pour elle l’extension naturelle de son marché intérieur. Dans cet espace économique et monétaire, elle occupe une position centrale en tant que pôle de diffusion, mais les inflexions observées dans sa dynamique économique et politique de ces dix dernières années et le taux élevé de l’accroissement naturel de sa population justifient qu’elle fasse l’objet d’une étude de cas en ce qui concerne la politique sociale qui y est menée.

Depuis près de deux décennies, l’économie ivoirienne est sous ajustement comme le sont la plupart des économies des pays africains. On sait d’expérience que les contraintes liées à la mise en œuvre de telles politiques publiques toujours restrictives laissent fort peu de marge de manœuvre à la mise en place d’une véritable politique sociale. Malgré la situation économique difficile dans laquelle elle se trouvait, en participant au Sommet social de Copenhague la Côte d’Ivoire s’est engagée dans une voie de réconciliation des contraires en se fixant comme objectif de réaliser le développement social par l’amélioration du taux de croissance de son économie.

Cinq années après cet engagement, on pourrait s’interroger sur la réalité de cet engagement ainsi que sur les modalités de sa concrétisation: historiquement, comment s’est posée la question sociale dans ce pays qui n’est sorti de la logique du parti unique qu’il y a seulement dix ans? Quels interstices des successifs “consensus de Washington” ce pays exploite-t-il dans la définition de ce qui y tient lieu de politique sociale? Qu’est-ce qui peut y être considéré aujourd’hui comme politique sociale et quelles en sont les performances et les limites? Quelle place tiennent les recommandations du Sommet social de Copenhague dans la façon ivoirienne d’aborder les questions sociales? Les services publics sont-ils devenus plus performants en matière de politiques sociales? Quels sont les principaux facteurs politiques, économiques et institutionnels qui participent à la réussite ou à l’échec de politiques sociales durables? Quelle part les organismes nationaux et internationaux de développement, les ONG, les associations, les organismes de recherche intéressés de près ou de loin à la question du développement social, prennent-ils dans l’internalisation des engagements pris au cours du Sommet social par l’Etat ivoirien?

Les réponses à ces questions tiennent dans notre développement en quatre points.
Dans le premier point, à partir des impacts de la crise économique de ces 30 dernières années, nous avons tenté de dégager les origines de la question sociale fortement liée à la régulation politique. Il s’est avéré qu’au début des années 90, l’économie ivoirienne a subi les contrecoups de son succès des décennies précédentes. Elle a dû faire face à des difficultés de finances publiques qui l’ont amenée à consentir des réformes dont les coûts sociaux sont importants. Face aux incertitudes qu’implique cette situation de crise économique, les ménages et les individus ont développé des stratégies de résistance qui n’ont pas pour autant empêché la baisse de la qualité de vie et l’altération des liens sociaux. Le cumul de ces impacts négatifs des politiques économiques sur les conditions de vie justifie la mise en place d’une politique sociale en tant qu’outil politique d’intégration sociale. Or, celle-ci reste une entreprise politique fortement liée aux capacités de l’État, non seulement à générer une croissance économique mais aussi à négocier la mise en œuvre de cette politique sociale dans les méandres des programmes successifs de réforme économique. Une telle entreprise exige de l’État ivoirien une culture politique du social pour l’instant quasiment absente parce qu’il ne s’est pas encore défait de la logique du contrôle politique par les actions sociales.

Dans le second point, nous avons accordé une attention particulière à la marge de manœuvre dont disposait l’État en adhérant aux recommandations du Sommet social de Copenhague. Après les indépendances, les forts taux de croissance qu’a connu l’économie ivoirienne avaient permis à l’État de développer de multiples actions sociales, lesquelles avaient la caractéristique d’être peu ou presque pas planifiées. Ces actions étaient également des instruments politiques dont la finalité est de permettre un contrôle et un quadrillage socio-politique suivant l’optique tutélaire et tentaculaire de l’État. Ces actions en faveur du social n’ont pas échappé aux injonctions de rigueur budgétaire qu’imposaient les programmes d’ajustement structurel.

Au risque de donner l’impression de se satisfaire des apparences, à travers sa participation au Sommet et son adhésion à l’Initiative 20/20, l’État ivoirien a offert les signes d’une volonté de corriger les effets sociaux des ajustements successifs par le renforcement des mesures sociales suivant la philosophie de l’Initiative 20/20. Cependant, la lecture positive que l’on peut faire de cet intérêt conjoncturel porté aux recommandations du Sommet social sera par la suite nuancée avec les engagements en faveur de l’Initiative PPTE (pays pauvres très endettés). Celle-ci a pris le pas sur l’Initiative 20/20 pour finir par l’éclipser, à tel point que le schéma méthodologique proposé par les agences des Nations Unies n’a jamais pu constituer une balise dans la définition des politiques sociales. Aussi, la mobilisation sociale autour des enjeux de ce Sommet aura-t-elle été très faible, compte tenu de l’omniprésence de l’État et de la quasi-absence des acteurs non gouvernementaux. En définitive, les recommandations du Sommet social n’ont eu qu’une influence modeste dans l’internalisation des pressions en faveur d’une politique du social en Côte d’Ivoire. L’instrument de dialogue politique et de plaidoyer pour la mobilisation de l’Aide publique au développement qu’est censée être l’Initiative 20/20, aura eu peu d’influence sur les décisions en matière de développement humain. L’État ivoirien tente de mener une politique sociale sans référence explicite aux recommandations du Sommet social. Néanmoins, certains engagements pris au Sommet se recoupent avec les conditionnalités de l’Initiative PPTE qui régentent de façon plus conséquente la politique sociale ivoirienne. L’éligibilité à l’Initiative PPTE impose au gouvernement ivoirien d’accorder une attention sensiblement accrue aux secteurs sociaux de base (santé et éducation).

Dans le troisième point, nous élucidons les contradictions de l’administration publique ivoirienne dans la mise en place de mécanismes d’internalisation de politique sociale ainsi que le degré d’implication des acteurs institutionnels et non gouvernementaux dans cette dynamique. Sans faire référence de façon explicite aux recommandations du Sommet social, les politiques sociales telles qu’elles se sont développées depuis les années 1996, et culminant dans l’ambitieux Programme national de lutte contre la pauvreté, inscrivent la Côte d’Ivoire parmi les pays-pilotes malgré les dysfonctionnements notés dans l’exécution des programmes. L’originalité de l’expérience ivoirienne tient dans son engagement à poursuivre des politiques de réforme économique en même temps qu’elle adopte des mesures sociales de lutte contre la pauvreté, ce qui lui a valu d’être éligible au concours de l’Initiative PPTE. Sa participation à concours la contraint à un renforcement de ses engagements en faveur du social mais sans accroître réellement les capacités des administrations publiques à une meilleure gestion du social. De surcroît, l’Etat, à travers ses administrations, reste encore jaloux de ses prérogatives. Malgré son incapacité avérée à tout faire, il n’offre pas encore les signaux d’une volonté politique d’impliquer réellement les acteurs non gouvernementaux, ni dans la démarche de définition d’une politique sociale, ni dans sa mise en œuvre.

Dans le quatrième et dernier point nous montrons que, après le Sommet social, la traduction politique des engagements pris à Copenhague n’a plus respecté les schémas proposés dans le cadre de l’Initiative 20/20. Le projet de développement social prend forme plutôt dans un plan d’action de lutte contre la pauvreté contenu dans une “matrice des actions et mesures prioritaires de lutte contre la pauvreté”. Compte tenu de la situation de lourd endettement dans laquelle se trouve la Côte d’Ivoire, elle a plutôt opté pour une politique sociale inspirée par la perspective du bénéfice de l’Initiative PPTE, en couplant ainsi la mise en œuvre d’un plan d’action en faveur du développement social avec la gestion des contraintes économiques. A travers l’opportunité économique qu’offre l’Initiative PPTE, la perspective de la réduction de la dette prime le développement social. En négociant la possibilité du bénéfice de l’Initiative PPTE, la Côte d’Ivoire a fait une option de développement social sous contrainte qui l’éloigne quelque peu de l’outil de dialogue que constitue l’Initiative 20/20 et des schémas méthodologiques qu’elle propose. La politique sociale évolue dans le cadre des modalités définies dans le Document cadre de politique économique et financière pour 1998–2000, mais avec des difficultés de planification dans l’exécution des programmes, et l’on peut craindre un essoufflement de cette politique sociale sous contrainte après l’échéance 2001.
  • Publication and ordering details
  • Pub. Date: 1 Jul 2001
    Pub. Place: Geneva
    From: UNRISD