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Back | Programme: Société civile et mouvements sociaux

Islamisme et pauvreté dans le monde rural de l’Asie centrale post-soviétique: Vers un espace de solidarité islamique?



Cette étude vise à montrer comment des notables ruraux, y compris ceux se réclamant de l’islamisme, organisés en réseaux locaux, eux-mêmes connectés à d’autres réseaux nationaux fondés sur le politique ou l’économique et extérieurs (organisations religieuses ou ONG islamiques), cherchent à réduire la pauvreté dans leur propre village en réactivant des formes traditionnelles de solidarité islamique. Ils proposent en effet un encadrement de l’espace social destiné à une population musulmane qui se sent délaissée par l’État et qui est en voie de paupérisation. Le succès de la mise en place des réseaux de solidarité islamique qui rivalisent avec le pouvoir central en se disputant le contrôle de la société tire ses racines dans le système politique autoritaire des pays de l’Asie centrale post-soviétique, schéma caractéristique des sociétés traditionnelles encore très marquées par la relation entre maître et disciple prévalant dans la mystique musulmane.

L’étude s’appuie sur des données tirées de diverses enquêtes de terrain menées essentiellement durant l’été 2002 dans trois pays d’Asie centrale: l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan. Elle est organisée autour de trois thèmes. Le premier thème est consacré à la paupérisation du monde rural à travers l’objet “famille” dans les sociétés traditionnelles centre-asiatiques. Il n’est pas sans intérêt de rappeler que la sortie du système soviétique et l’introduction des lois du marché se produisent dans un environnement social et économique déstructuré. En dépit d’une crise socio-économique, les grandes instances internationales poussent les États indépendants d’Asie centrale à transformer leurs sociétés suivant différentes étapes dont l’une d’entre elles porte sur la politique de privatisation de la terre. Cette crise socio-économique a révélé au grand jour la vulnérabilité des ménages ruraux et de certains groupes sociaux comme, par exemple, les jeunes qui voient leurs conditions de vie non pas s’améliorer mais, au contraire, se détériorer et qui fournissent l’essentiel de la contestation islamique. En période de transformations socio-économiques, on note que le modèle de la famille élargie, majoritaire dans les campagnes centre-asiatiques, refait surface non pas par souci de “retraditionnalisation” mais plutôt parce qu’il permet de développer des logiques de survie. La polygamie, dont le “retour” est également observé tant à la campagne qu’à la ville, est elle-même perçue comme une forme de “revenus” dans la mesure où elle permet à une femme divorcée ou laissée seule avec ses enfants d’être prise en charge par un homme déjà marié. La privatisation de la terre a une incidence directe sur l’organisation des formes de familles et de la gestion de leur économie domestique. L’importance de la taille des ménages ruraux rend particulièrement difficile la course à la survie. Et, c’est ce qui incite certains de ces ménages ruraux à se réfugier dans l’islamisme non pas par conviction idéologique mais plutôt pour exprimer leur mécontentement.

Le deuxième thème de l’étude s’interroge sur l’islam centre-asiatique et cherche à montrer comment l’exclusion d’une population musulmane issue du monde rural peut la faire basculer dans la mobilisation islamique. Après avoir dressé une typologie de l’islam centre-asiatique qui est divisé entre un islam d’État, un islam non normatif et un islam radical lui-même divisé en plusieurs tendances dont certaines sont illégales (Parti de la renaissance islamique tadjik, le Mouvement islamique d’Ouzbékistan et le Hizb ut-Tahir), une attention particulière sera portée à l’impact de l’islamisme sur les ruraux. Le monde rural offre un terrain favorable au dévelop-pement de la contestation islamique parce qu’il est directement touché par la désorganisation du système de production et de gestion des ressources économiques, conséquence de la priva-tisation qui, au demeurant, n’existe que sur papier. Les islamistes, notamment les militants clan-destins du Hizb ut-Tahrir, devenus extrêmement actifs depuis l’affaiblissement des troupes du Mouvement islamique d’Ouzbékistan lors de la riposte américaine en 2001, ambitionnent désormais de répondre aux attentes des ruraux en quête d’une justice de Dieu. Toutefois, ils sont concurrencés dans cette entreprise par des mollahs, y compris des mollahs officiels, qui cons-tituent le corps des notabilités locales et qui, eux, même s’ils ne se réclament pas de l’islamisme, ont un discours très conservateur.

Le troisième thème examine justement l’action de ces divers mollahs organisés en réseaux locaux et qui forment une véritable culture de clan dans le sens ou l’entend Ibn Khaldun (acabiyya). En effet, plusieurs d’entre eux ont eu accès à la terre grâce à leurs réseaux clientélistes. Après un bref examen de l’état des réformes agraires dans les trois pays étudiés dans une perspective comparative, on en déduit que la terre a été principalement distribuée à des hommes de confiance, tous chefs de famille, dont des personnalités religieuses. La plupart d’entre eux, à l’exception sans doute des notables, ne parviennent pas à intégrer le marché en raison des lourdes contraintes qui pèsent sur eux, comme, entre autres, le rôle encore interventionniste de l’État (Ouzbékistan, Tadjikistan) et se “débrouillent” pour assurer leur propre consommation alimentaire. On s’aperçoit que les autorités politiques locales s’appuient sur des sociabilités traditionnelles pour mener la politique de réformes dictée “par le haut”, préférant directement traiter avec des hommes de pouvoir, tels que les mollahs. Ces mollahs ont récemment eu le statut de fermiers et se mettent à déployer des formes de soutien aux pauvres, stratégie qui s’inscrit dans l’esprit de la religion musulmane, notamment par l’observance d’aumônes diverses, comme, par exemple, la zakat. Mais en réalité, ceux-ci ne font qu’exploiter leur situation de désarroi et de révolte contre l’injustice en leur offrant des espaces de solidarité islamiques. En échange de ce soutien, ces populations musulmanes déshéritées n’hésitent pas à adhérer à leurs idéaux religieux, ce qui est perçu comme un contre-don. L’aide aux plus défavorisés découle aussi des rapports entre mollahs officiels et présidents des structures agricoles réorganisées (raïs). Cela est notamment illustré par deux cas de figure observés dans deux localités rurales situées au Tadjikistan (près de Gharm et Hissar) et qui mettent ainsi en relief le jeu politique complexe dans lequel les religieux et les représentants du pouvoir politico-économique peuvent s’affronter pour le contrôle des richesses de l’État et la croyance des hommes.
  • Publication and ordering details
  • Pub. Date: 1 Nov 2004
    Pub. Place: Geneva
    ISSN: 1020-8178
    From: UNRISD