1963-2013 - 50 years of Research for Social Change

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Back | Programme: Genre et développement

The Political and Social Economy of Care in a Development Context: Conceptual Issues, Research Questions and Policy Options



Les soins, soin est utilisé ici dans son sens le plus large (rémunérés ou non), contribuent de façon essentielle au bien-être humain et au mode de développement économique. Certains analystes insistent sur l’importance des soins pour le dynamisme et la croissance économiques. Pour d’autres, les soins ont un sens beaucoup plus large et font partie intégrante du tissu social et du développement social. Ils estiment que, parmi les droits du citoyen, a été omise la nécessité de recevoir et de donner des soins. Pour surmonter le biais sexospécifique profondément ancré dans les systèmes de protection sociale et n’exclure personne de la citoyenneté, les soins doivent devenir une dimension de la citoyenneté, avec des droits égaux à ceux qui sont liés à l’emploi.

La manière dont la société résout les problèmes de soins a des conséquences non négligeables sur l’instauration de l’égalité entre hommes et femmes, parce qu’elle a pour effet, soit d’étendre les capacités et les possibilités de choix des femmes et des hommes, soit de confiner les femmes dans les rôles traditionnels associés à la féminité et à la maternité. La façon d’aborder les soins est en même temps inextricablement liée à d’autres structures d’inégalité, en particulier la race et la classe sociale. A travers l’histoire et dans les pays les plus divers, ce sont les femmes de groupes ethniques et raciaux défavorisés qui ont le plus souvent dispensé aux groupes sociaux plus puissants les soins dont ils avaient besoin, alors que leurs propres besoins en la matière étaient minimisés et négligés. Les analyses des soins qui présentent à tort les intérêts des femmes comme homogènes sont de ce fait très problématiques.

Cette étude retrace l’évolution des idées dans le domaine du genre et des soins et analyse certains des principaux courants de pensée qui ont contribué au débat actuel. La revue de la littérature est loin d’être exhaustive et a aussi tendance à rattacher les analyses des soins sous l’angle hommes-femmes dans les pays en développement à certains des travaux conceptuels et théoriques sur les soins qui, dans leur majorité, prennent pour référence les économies capitalistes développées.

La première section analyse la contribution de l’économie féministe à la conceptualisation, à la quantification et à la valorisation de l’économie non rémunérée, notamment l’élément soin. Il y a eu des débats importants entre économistes féministes sur la façon dont il fallait conceptualiser les rapports entre la sphère marchande de l’accumulation du capital (économie marchande), d’une part, et celle de la reproduction sociale, extérieure au marché (économie domestique ou non rémunérée), d’autre part, tout en reconnaissant pleinement les divisions et les différences réelles entre elles. Ils ont mis en évidence ce qui distingue les uns des autres les divers éléments constitutifs de l’économie non rémunérée et ont braqué les projecteurs sur les soins et leurs caractéristiques distinctes (la difficulté d’augmenter la productivité et la “maladie des coûts” qu’elle entraîne). La dynamique économique des secteurs des soins rémunérés—qui représentent une part croissante du produit national brut (PNB) dans les économies plus développées et emploient aussi beaucoup d’actifs, en particulier de femmes—retient de plus en plus l’attention, en particulier la tendance du marché à recourir à un personnel mal rémunéré et à en changer souvent, ce qui se solde par des services de piètre qualité. Cette littérature relève l’urgence d’une stratégie économique qui miserait sur une meilleure organisation et un plus large rassemblement des personnels soignants pour éviter une dégradation tant de la qualité des soins que des salaires et des conditions de travail de ces personnels par rapport à ceux d’autres travailleurs.

En abordant la question des soins sous l’angle de leurs disciplines propres, la politique sociale et la sociologie, les analyses des régimes de protection sociale attentives aux différences entre hommes et femmes ont contribué de manière non négligeable à la théorisation des soins, certaines d’entre elles recoupant les travaux des économistes féministes. Cette littérature, dont rend compte la section 2 de l’étude, a plusieurs mérites, notamment sa dimension comparative, qui s’appuie sur l’analyse des régimes, et celui d’interroger un large éventail de politiques des soins dans un cadre comparatif. Si une grande partie de cette littérature s’inspire des institutions de l’Etat providence dans les économies capitalistes avancées, les grilles comparatives et institutionnelles proposées apportent néanmoins des éléments conceptuels qui peuvent être utiles dans d’autres contextes à une réflexion sur les soins.

Les institutions qui dispensent des soins peuvent être représentées sous la forme d’un diamant stylisé dont les facettes sont la famille/le ménage, les marchés, le secteur public et le secteur non lucratif (regroupant les organisations bénévoles et communautaires). Les limites des compétences se déplacent souvent en réponse aux revendications des réseaux sociaux et des groupes d’intérêt organisés (les syndicats et les organisations féminines, par exemple) et à la suite de l’action de l’Etat. La notion d’avancées et de reculs successifs des pays dans les différents secteurs est importante parce qu’elle démentit l’idée, profondément ancrée dans les écrits de la modernisation, d’une évolution linéaire que suivraient inévitablement tous les pays pour aller vers une fourniture des soins par la sphère “privée” (la famille et les bénévoles) à une prise en charge “publique” des soins (par l’Etat et le marché).

On suppose parfois (à tort) que si les décideurs politiques s’attelaient au règlement des questions des soins, la seule réponse possible qu’ils pourraient apporter consisterait à verser de l’argent aux femmes (sous la forme de salaires pour le travail ménager ou de pensions aux mères). Si ce genre de revendication a pu être exprimé par certaines militantes des droits des femmes dans le passé, ce n’est pas la prestation sociale à laquelle la plupart d’entre elles donneraient la priorité aujourd’hui. L’idéal serait que la société reconnaisse l’importance des différentes formes de soins et les valorise mais sans en donner l’exclusivité aux femmes car on connaît les conséquences néfastes d’une telle féminisation: la précarité financière des femmes et leur exclusion du domaine public.

Les politiques actuelles imaginées pour résoudre le problème des soins sont d’une diversité extrême—plus grande, prétendent certains, que celles conçues pour faire face à d’autres aléas comme la maladie ou le chômage—et ont des incidences diverses sur l’égalité entre hommes et femmes. Les militants de la cause féminine ont avancé tout un éventail de propositions qui tentent de venir à bout des nombreux inconvénients qu’entraînent les responsabilités liées aux soins pour la plupart des femmes, parfois en s’efforçant d’amener les hommes à y consacrer plus de temps. Il y a cependant des tensions entre les différentes propositions faites dans le souci de défendre et de valoriser les soins et de libérer les femmes jusqu’à présent confinées dans le secteur des soins pour les laisser investir la sphère publique. Il existe toute une gamme d’interventions politiques possibles: versements en espèces sous la forme d’une allocation à la personne qui dispense les soins ou d’un salaire citoyen (plus neutre au regard du genre qu’une pension aux mères); des crédits d’impôts; différents types de congés payés et non payés pour les employés; des crédits au titre de la sécurité sociale et des services sociaux. Certaines d’entre elles sont examinées plus en détail dans l’étude. Des chercheuses féministes spécialisées dans les politiques sociales ont analysé les résultats de ces diverses dispositions dans les pays où elles ont été appliquées, et dont peuvent s’inspirer les pays qui, sur le tard, veulent adopter une politique des soins.

Dans la dernière section du document, l’auteure se penche sur le regain d’intérêt que suscite la politique sociale après le haut néolibéralisme des années 80, incarné par “l’Etat de l’investissement social”, prétendument axé sur une aide sociale active et productive et désireux d’investir dans l’avenir des enfants. L’auteure se demande quelles conséquences ces idées pourraient avoir sur une conception nouvelle de la politique sociale, quelle place pourraient y occuper les questions des soins et si les services et les soutiens que réclament les mouvements pour l’égalité des sexes et les réseaux féminins ont des chances de faire partie de cette vision nouvelle de la protection sociale.

  • Publication and ordering details
  • Pub. Date: 1 Jun 2007
    Pub. Place: Geneva
    ISSN: 1994-8026
    From: UNRISD