1963-2013 - 50 years of Research for Social Change

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The Politics of Gender and Reconstruction in Afghanistan



L’objet de cette étude est essentiellement de placer la discussion sur les droits des femmes en Afghanistan dans le contexte des transitions multiples qu’entraîne la reconstruction après conflit: transition sécuritaire (de la guerre à la paix), transition politique (menant à la formation d’un Etat légitime et performant) et transition socio-économique (d’une économie de “conflit” à une croissance durable). Ces changements ne s’opèrent pas dans un vide social mais s’appuient sur les mécanismes sociaux existants qui conditionnent et limitent l’étendue des options possibles.

La première section contextualise les efforts déployés actuellement pour garantir les droits des femmes dans l’histoire troublée de l’édification de l’Etat et des relations entre l’Etat et la société en Afghanistan. Celles-ci ont été marquées par des tensions entre un Etat rentier soutenu par des subventions étrangères, qui n’a avec la société que des rapports assez ténus, et un arrière-pays rural qui a à la fois résisté aux incursions de l’Etat et tenté de représenter les intérêts tribaux qu’il abrite. Une élite politique masculine, qui voulait la centralisation du pouvoir et a vu déjouer ses plans à diverses reprises, a été à l’origine des tentatives de modernisation, dont fait partie l’extension des droits des femmes. La question des droits des femmes a servi d’argument de négociation dans les luttes entre des forces sociales dont les complexes alliances géopolitiques ont fait pencher la balance entre les extrêmes, du passage à l’expérience socialiste, tentée avec le soutien russe sous la direction du Parti démocratique populaire afghan, aux politiques islamistes des talibans, qui opéraient avec l’appui du Pakistan. Cependant, dans un contexte où l’interface de l’Etat avec les collectivités locales, qu’il s’agisse du cadre légal, de la perception des impôts ou des services fournis, était très limité, une analyse des droits des femmes qui se placerait uniquement sous l’angle des politiques gouvernementales serait très lacunaire. Pour mieux apprécier les chances d’un développement plus équitable envers les femmes et ce qui y fait obstacle en Afghanistan, il faut plutôt prendre en compte les profondes transformations amenées par des années de conflit.

La deuxième section traite des conséquences des changements profonds que l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique et les années de guerre et de déplacement qui ont suivi ont opérés dans les rapports sociaux. Un pays essentiellement rural dont la population réussissait relativement bien à subvenir à ses propres besoins a été transformé en un Etat fragmenté dont l’économie repose en grande partie sur des réseaux illicites devenus criminels, qui se livrent au trafic de drogues (en particulier du pavot dont on fait l’opium), au commerce de marchandises telles que le bois et les émeraudes, à la contrebande et aux trafics d’êtres humains. Selon l’argument central de cette section, les violations ordinaires des droits des femmes en Afghanistan sont déterminées par plusieurs séries de facteurs qui, bien que distinctes, se chevauchent et se renforcent mutuellement: la dynamique du sexisme, qui désavantage les femmes, l’érosion des moyens d’existence locaux et la montée de la pauvreté, le basculement de l’économie dans la criminalité et l’insécurité due aux exactions des groupes et factions armés. La conjugaison de pressions nouvelles (la pauvreté, l’endettement et les exactions d’hommes forts locaux) et de pratiques existantes (telles que les mariages des filles à un très jeune âge contre le paiement du prix de la mariée) produit des résultats qu’il est facile de mal interpréter et de considérer comme de pures manifestations de la “culture” locale, ce qui détourne l’attention de toutes les influences qui aggravent la vulnérabilité des filles et des femmes.

La troisième section porte sur le développement et la réforme des institutions depuis l’Accord de Bonn de 2001. L’appareil national mis en place pour l’émancipation des femmes se compose du Ministère des affaires féminines, de l’Office du Ministre d’Etat pour les femmes, chargé de donner des orientations politiques, en particulier à la réforme législative et judiciaire, de la Commission indépendante des droits de l’homme en Afghanistan, qui a notamment pour mission de faire progresser les droits des femmes, l’un des cinq volets de son programme, et enfin, du Groupe consultatif pour l’égalité entre hommes et femmes, organe de coordination des gouvernements donateurs qui aide à établir un cadre national et un budget pour l’intégration des femmes. Les progrès les plus tangibles réalisés à ce jour l’ont été dans le domaine de la reconnaissance légale des droits des femmes, consacrés par la nouvelle Constitution de janvier 2004, et consistent à garantir dans la loi l’égalité des femmes comme citoyennes ainsi que dans la représentation politique. De nombreuses questions subsistent quant aux rôles respectifs de la loi islamique, des lois tribales et des dispositions des instruments internationaux signés par le Gouvernement (tels que la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, qui a été ratifiée sans réserve en mars 2003). Si la normalisation et la réconciliation politiques ne débouchent pas peu à peu sur un consensus, la politique des factions risque fort de prendre en otage les droits des femmes. Sans sécurité ni Etat de droit, l’extension des droits qui leur sont reconnus ne peut se traduire en acquis réels. De plus, les droits civils des femmes risquent d’avoir peu d’impact dans un pays où elles restent sous la tutelle des hommes de leur famille et de leur communauté et se voient toujours dénier les droits les plus élémentaires à l’éducation et à la santé.

La conclusion attire l’attention sur les déséquilibres qu’il peut y avoir entre diverses facettes de la transition après conflit et qui font blocage. Les réformes du droit et de la gouvernance ont avancé plus rapidement que les progrès dans le secteur de la sécurité ou le passage à des moyens d’existence durables. Il y a aussi un déséquilibre entre, d’une part, les calendriers adoptés et les résultats attendus par les acteurs internationaux qui poussent à la réalisation des droits des femmes et, de l’autre, le temps nécessaire pour que s’opèrent des changements réels dans les rapports sociaux une fois la paix rétablie. Comme la question des droits des femmes est toujours très politisée et continue d’occuper une place très délicate dans les luttes entre factions politiques rivales en Afghanistan, ce déséquilibre peut lui-même produire des effets imprévus, et avoir des conséquences néfastes sur l’émancipation des femmes.
  • Publication and ordering details
  • Pub. Date: 1 Feb 2005
    Pub. Place: Geneva
    ISSN: 92-9085-056-6
    From: UNRISD