1963-2013 - 50 years of Research for Social Change

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The Political Economy of Corporate Responsibility in Brazil: Social and Environmental Dimensions



On constate, ces dernières années, une escalade et une évolution rapide du discours de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises (RSEE) et des pratiques dans ce domaine. Dans cette étude, les auteurs exposent l’ordre du jour de la RSEE au Brésil, en examinent l’histoire, identifient les facteurs et les acteurs qui encouragent les entreprises à adopter des initiatives allant dans ce sens et s’interrogent sur les effets réels de la RSEE sur le développement social et durable.

L’intérêt porté à la RSEE dans le monde a connu un grand essor dans les années 90 et a gagné de nombreux pays en développement par le biais de processus, de politiques et d’institutions souvent associés à la mondialisation. Mais bien des pays en développement ont aussi une histoire à cet égard. Le désir d’améliorer la performance sociale des entreprises a gagné du terrain au Brésil dans les années 80, alimenté dans une large mesure par des préoccupations, des acteurs et des facteurs internes. La diffusion des valeurs et principes éthiques liés à la démocratisation et à une pensée religieuse progressiste a été un élément déterminant. La démocratisation a aussi préparé la voie à une floraison d’organisations de la société civile et de mouvements sociaux préoccupés par les retombées de l’activité des entreprises sur la société et l’environnement.

Une partie du milieu des affaires, en particulier les groupements professionnels d’entreprises, a joué un rôle majeur dans cette évolution: ils ne représentaient pas seulement les intérêts économiques de leurs membres mais se posaient aussi des questions philosophiques et culturelles, s’interrogeant notamment sur les rapports entre les entreprises et la société. Critiques à l’égard du comportement traditionnel des sociétés commerciales, ils ont essayé d’éveiller la conscience sociale des entreprises et d’encourager les activités philanthropiques.

Le cercle des acteurs et des institutions qui prônaient la RSEE s’est considérablement élargi dans les années 90. Partis politiques, organisations non gouvernementales (ONG), syndicats, médias, collectivités locales, consommateurs et actionnaires s’y sont tous intéressés, de même que certains groupements professionnels d’entreprises, directeurs et firmes qui sont allés au-devant de ce que l’on attendait d’eux. Mais parmi les organisations de la société civile, certaines différences d’approche sont fondamentales. Les syndicats, par exemple, jugent les entreprises largement responsables de la détérioration des conditions au lieu de travail et réclament l’universalisation des droits syndicaux, tandis que de nombreuses ONG ont tendance à encourager les entreprises à s’investir spontanément dans des actions sociales.

Le mouvement d’opinion favorable à la RSEE s’est trouvé aussi renforcé par des influences et pressions internationales liées à la gestion transfrontières des sociétés transnationales, au militantisme de la société civile mondiale, à l’obtention de certificats internationaux et aux normes internationales du travail, de l’environnement et des droits de l’homme.

Un autre changement important s’est produit dans les années 90. Au moment où les sociétés commerciales cherchaient à se restructurer pour accroître leur compétitivité internationale, certains directeurs—et spécialistes de la gestion d’entreprises—se sont rendu compte que les initiatives de RSEE pouvaient permettre de réduire les coûts, de distancer la concurrence et de gérer les risques et la réputation de leur société. Les répercussions internationales d’une image peu glorieuse ont poussé les entreprises brésiliennes à établir une courte liste de problèmes prioritaires et à y faire figurer la pauvreté, la violence, le travail des enfants, l’éducation et la protection de l’environnement. Et des pans entiers du monde des affaires, en particulier les plus grandes sociétés des secteurs les plus dynamiques, ont donné l’exemple et ont entrepris des actions sociales, s’efforçant de combler les lacunes dues à la faiblesse, réelle ou perçue, du secteur public.

La RSEE s’est alors inscrite dans une vaste stratégie de conquête de légitimité; elle est devenue le moyen de redorer l’image ternie d’entrepreneurs et de sociétés considérés par beaucoup comme responsables de la concentration des richesses et du caractère de plus en plus spéculatif des placements financiers. Les entrepreneurs brésiliens se sont servis de la RSEE pour rétablir un climat de confiance avec les travailleurs, accroître leur compétitivité et, surtout, fidéliser les consommateurs et se faire accepter par la collectivité. A l’époque de la flexibilité des marchés du travail et de la déréglementation des coûts de la main-d’oeuvre, la responsabilité sociale des entreprises permettait d’en adoucir en partie les conséquences sociales.

Lorsque l’ordre du jour de la RSEE s’est allongé dans les années 90, les grandes entreprises ont été de plus en plus nombreuses à s’intéresser à diverses initiatives qui sortaient du cadre de la philanthropie et touchaient notamment à la sécurité sociale, à la protection de l’environnement et au développement communautaire. Les activités consistaient généralement en dons ou en actions sociales pour la collectivité locale dans laquelle était implantée l’entreprise. Autrement dit, les associations d’entreprises et sociétés commerciales ont pris pour objet de leurs attentions sociales ce qui était juste derrière leurs murs. Cependant, comme les restructurations s’intensi-fiaient, elles ont dû reporter en partie leur attention sur l’intérieur, consentir, par exemple, des investissements sociaux pour améliorer les qualifications des ouvriers et moderniser les techniques employées sur le lieu de travail, en particulier dans les secteurs de la métallurgie, de la chimie, du bâtiment et du textile. Les investissements sociaux consentis pour les employés avaient essentiellement pour but d’accroître la productivité. En même temps, de telles initiatives pouvaient réduire des problèmes courants dans les usines brésiliennes tels que les accidents du travail, l’analphabétisme, la maladie, l’absentéisme et la faible adhésion des employés aux objectifs de l’entreprise.

Si les firmes sont de plus en plus nombreuses à adopter des initiatives de responsabilité sociale et environnementale, la dynamique de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) et celle de la responsabilité environnementale (REE) sont assez différentes l’une de l’autre. La RSE s’est inscrite dans un contexte de déréglementation et de déclin des normes et des droits du travail. Si le discours et la pratique de la RSE ont gagné du terrain, les entreprises et leurs associations ont en même temps fait pression sur l’Etat pour que les droits des travailleurs et les normes du travail soient soustraits aux lois nationales et fassent l’objet de négociations sur le lieu de travail. A côté de la déréglementation du travail, naguère soumis à des lois universelles, les grandes entreprises rognent sur les emplois sous contrat et la rémunération. Replacée dans ce contexte général, la RSE apparaît davantage comme une mesure de fortune prise par des gens qui n’ont pas la conscience tranquille.

La REE, en revanche, s’appuie sur des systèmes de contrôle définis par des lois nationales et des accords internationaux, et diverses pressions de la société civile et créneaux commerciaux viennent la renforcer. Mais en conclure que les entreprises se convertissent à l’écologie serait simplifier à l’extrême un processus complexe auquel contribuent différents acteurs et dyna-miques. L’intérêt pour l’environnement est relativement récent dans la conscience sociale et a sensiblement progressé dans divers milieux, notamment chez les entreprises. Mais jusqu’à présent, rares sont les signes d’une culture vraiment nouvelle, caractérisée par un dialogue critique et autocritique entre l’économie et la collectivité sur les questions d’environnement. Les gains en matière de REE sont fragiles. Les liens entre les entreprises et les ONG soucieuses de l’environnement restent ténus et certains groupes commerciaux continuent de réclamer un assouplissement de la réglementation en matière d’environnement, en particulier celle qui touche à la préservation des forêts et limite la production et la commercialisation des produits transgéniques (ou génétiquement modifiés).

En dernière analyse, les perspectives de responsabilisation sociale et environnementale des entreprises dépendent d’un contexte institutionnel qui doit réunir des conditions légales, politi-ques et commerciales. Il semblerait à certains signes que le Brésil pourrait réunir ces conditions. Les forces vives qui soutiennent la RSEE vont sans doute grossir, ne serait-ce que parce que divers acteurs et institutions—anciens et nouveaux, nationaux et internationaux—s’attachent aujourd’hui à la promouvoir. Les marchés des biens et services environnementaux continuent à se développer et l’évolution politique récente porte à croire que l’Etat jouera un rôle plus volontariste dans le développement économique et social.

Dans le nouveau gouvernement de Luiz Inácio Lula da Silva, l’ordre du jour de la RSEE recoupe un ordre du jour plus vaste, qui vise à remettre des politiques publiques universelles au centre du modèle brésilien de développement socio-économique. Ce gouvernement annonce aussi une culture nouvelle du consensus social et des rapports nouveaux entre réglementation volontaire et encadrement public.
  • Publication and ordering details
  • Pub. Date: 1 Oct 2004
    Pub. Place: Geneva
    ISSN: 1020-8216
    From: UNRISD