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Environment and Morality: Confronting Environmental Racism in the United States



On entend par racisme environnemental toute politique, pratique ou directive qui touche différemment ou défavorise (intentionnellement ou non) des individus, des groupes ou des communautés en raison de leur race ou de leur couleur. Le racisme environnemental s’allie aux politiques publiques et aux pratiques industrielles pour enrichir les sociétés commerciales tout en faisant supporter les coûts par les populations de couleur. Le gouvernement, les institutions judiciaires, économiques, politiques et militaires renforcent ce racisme, et cela se répercute sur l’aménagement local du territoire, l’application des lois relatives à l’environnement, l’emplacement des sites industriels et les lieux de vie, de travail et de jeu des gens de couleur. Les racines du racisme environnemental sont profondes et difficiles à arracher.

La prise de décision en matière environnementale reflète souvent la constellation du pouvoir dans la société dominante et ses institutions. Elle défavorise les populations de couleur tout en accordant des avantages ou des privilèges aux grandes entreprises et aux individus des couches supérieures de la société. Qui paie les politiques environnementales et industrielles et qui en profite? Cette question tient une place centrale dans l’analyse du racisme environnemental.

Celui-ci accentue la stratification de la population (par race, ethnie, situation sociale et puissance), de l’espace (en centre-ville, banlieues, régions rurales, régions inexploitées ou réserves des Amérindiens) et du travail (en ce sens que le personnel de bureau, par exemple, est mieux protégé que les travailleurs agricoles). Il institutionnalise l’inégalité dans l’application de la loi, brade la santé pour le profit, fait porter la charge de la preuve aux “victimes” plutôt qu’aux pollueurs, justifie l’exposition à des substances chimiques nocives, à des pesticides et à des substances dangereuses, défend des technologies “à risque”, exploite la vulnérabilité de communautés privées de leurs droits économiques et politiques, subventionne la dégradation de l’environnement, crée toute une industrie autour de l’évaluation des risques, retarde les opérations de nettoyage et a pour stratégie dominante et générale de négliger la mise au point de procédés visant à prévenir la pollution et de procédures de précaution.

Les décisions relatives à l’environnement et à l’aménagement local du territoire se prennent à l’intersection de la science, de l’économie, de la politique et d’intérêts particuliers, et selon des modalités qui font courir de grands risques aux communautés de couleur. C’est particulière-ment vrai dans le sud profond des Etats-Unis qui est devenu, par défaut, une “zone sacrifiée”, une fosse où se déversent les déchets toxiques du reste du pays, et qui traîne toujours l’héritage de l’esclavage, de Jim Crow, et de la résistance des Blancs à l’égalité de tous devant la justice.

Le sud des Etats-Unis se caractérise par des politiques environnementales qui consistent sim-plement à regarder de l’autre côté et en cadeaux fiscaux. Une application laxiste des lois sur l’environnement a fait de cette région celle des Etats-Unis où l’air, l’eau et la terre sont les plus pollués par l’industrie. Le couloir industriel du bas de la rivière Mississipi compte plus de 125 sociétés qui fabriquent des produits aussi divers que des engrais, de l’essence, des peintures et du plastique. Les écologistes et les habitants l’ont surnommé “l’Allée du cancer”. Les exemptions fiscales accordées aux industries polluantes ont créé peu d’emplois, mais au prix fort. C’est parti-culièrement vrai en Louisiane. Selon un article du magazine Time publié en 1998, la Louisiane a exempté les sociétés polluantes de 3,1 milliards de dollars d’impôt sur la propriété dans les années 90. Les cinq plus grands pollueurs de l’Etat ont reçu 111 millions de dollars en dix ans.

Il existe une corrélation directe entre l’exploitation de la terre et celle des gens. Les Amérindiens doivent faire face aux pires formes de pollution que l’on trouve aux Etats-Unis et les endroits où ils vivent sont les premiers choisis comme sites d’enfouissement des déchets, d’incinérateurs, de décharges publiques ou d’exploitations minières à haut risque. La pollution industrielle est décelable dans le lait des mères akwesasnes vivant à New York. Les réserves amérindiennes sont assiégées par le “colonialisme radioactif”.

L’héritage du racisme institutionnel est tel que de nombreuses nations indiennes souveraines sont aujourd’hui privées de l’infrastructure économique qui leur permettrait de lutter contre la pauvreté et le chômage, de remédier au manque d’éducation et de soins de santé et de résoudre d’autres problèmes sociaux.

Le racisme environnemental est également visible au niveau mondial. Le transport des déchets dangereux des pays riches vers les pays pauvres ne contribue pas à résoudre le problème des déchets, qui s’aggrave au niveau mondial. L’expédition de pesticides interdits, de déchets dangereux et de produits toxiques et l’exportation de “technologies à risque” des Etats-Unis, où les lois et règlements sont plus stricts, vers des pays dont l’infrastructure, les lois et règlements sont moins développés, sont révélatrices du “deux poids, deux mesures”. Des intérêts inégaux et certains arrangements de pouvoir ont permis les poisons des riches soient offerts aux pauvres comme remèdes à court terme contre la pauvreté. Ce scénario a cours à l’intérieur des pays (aux Etats-Unis, où les déchets et les industries “sales” vont de manière disproportionnée là où vivent les communautés de couleur et à bas revenu) comme au niveau international (où les déchets dangereux se déplacent des pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) vers des pays qui n’en sont pas membres).

Par les risques auxquels elles sont exposées, les populations de couleur des pays industrialisés du Nord ont beaucoup en commun avec les populations des pays en développement du Sud, qui sont aussi menacées par les industries polluantes. Par exemple, de Norco, en Louisiane à Ogoni, au Nigéria, les organisations de la base voient dans les pétroles Shell la même menace. D’Atlanta jusqu’au cercle polaire, d’Alaska au centre-sud de Los Angeles, d’Afrique du Sud jusque dans les réserves rurales des Amérindiens et les forêts humides de Colombie, de l’Equateur, d’El Salvador et du Brésil, des militants prônant la justice environnementale se sont mobilisés dans les ghettos des centres-villes, les barrios et les villages. Ces groupes se sont organisés, instruits et armés pour se dresser contre le gouvernement et les pollueurs industriels.

Le racisme environnemental se manifeste dans la façon indigne dont les travailleurs sont traités. Des milliers de travailleurs agricoles et leurs familles sont exposés à des pesticides dangereux dans le travail et sur leur lieu de travail. Ces travailleurs doivent accepter des salaires de misère et des conditions de travail qui ne répondent à aucune norme. Le racisme environnemental se traduit aussi par l’exploitation de la main-d’œuvre dans les ateliers de misère de confection de vêtements et les industries de microélectronique et d’extraction. Ceux qui sont victimes de conditions de travail abusives et dont la sécurité n’est pas respectée sont, dans leur grande majorité, des immigrants, des femmes et des gens de couleur.
  • Publication and ordering details
  • Pub. Date: 1 Oct 2004
    Pub. Place: Geneva
    From: UNRISD