1963-2013 - 50 years of Research for Social Change

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In Quest of Sustainable Development



Les dirigeants du monde entier se sont réunis à Johannesburg fin août 2002 pour évaluer dans quelle mesure les conclusions de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, tenue à Rio de Janeiro dix ans plus tôt, avaient été mises en œuvre. Ils étaient aussi invités par l’Assemblée générale des Nations Unies à “redynamiser l’engagement pris au niveau mondial en faveur du développement durable”. Le Sommet mondial de 2002 sur le développement durable, cependant, se trouvait devant une tâche apparemment impossible à remplir.
Pour être adoptée par la CNUED comme objectif général, l’expression de “développement durable” devait être assez ambiguë pour laisser place à de nombreuses interprétations différentes. Les participants avaient des intérêts contraires, des perceptions divergentes, des valeurs souvent sans commune mesure et venaient de contextes qui, par l’histoire et l’environnement, ne pouvaient en rien se comparer. Le Sommet de Johannesburg a été l’occasion de dégager d’évolutions récentes, très peu marquées par le souci de durabilité, plusieurs enjeux conflictuels de l’économie politique. Ce document tente d’apporter sa contribution aux débats sur les politiques susceptibles de renverser le cours des choses par un bref tour d’horizon des recherches effectuées sur la dynamique sociale du changement environnemental.

Des tendances contradictoires
Plusieurs évolutions inquiétantes touchant l’environnement mondial sont maintenant avérées et les résultats des études auxquelles elles ont donné lieu ont été largement diffusés. Les gaz à effet de serre émis par l’activité humaine continuent de s’accumuler dans l’atmosphère et contribuent à des changements climatiques que personne ne souhaite. La biodiversité nécessaire à la conservation des systèmes de maintien de la vie sur la Terre est réduite comme elle ne l’a jamais été dans le passé. La superficie des forêts tropicales que compte encore la planète diminue rapidement. L’érosion des sols menace des terres agricoles dont la population a cruellement besoin. Les écosystèmes marins et côtiers sont peu à peu dégradés et les ressources halieutiques menacées. Le manque d’eau douce compromet les moyens d’existence dans de nombreuses régions. La liste des maux dont souffre l’environnement pourrait s’allonger à l’infini.
Les optimistes peuvent évoquer plusieurs tendances apparemment plus positives. L’appauvrissement de la couche d’ozone atmosphérique a été considérablement ralenti. La pollution de l’air et de l’eau dans les métropoles a été freinée ou même arrêtée dans plusieurs pays à revenu élevé. Cependant, les progrès accomplis dans les pays riches sont allés de pair avec une accélération de la dégradation de l’environnement dans les pays pauvres. Par les circuits du commerce et des finances, diverses formes de contraintes et quantité d’autres mécanismes, des modes non viables de production et de consommation et d’élimination des déchets dans les pays riches entraînent une détérioration de l’environnement et une fracture sociale dans les pays pauvres.
Bien que contrastée, l’évolution récente de la situation environnementale et socio-économique du monde menace à bien des égards le développement durable qu’envisageaient la Commission Brundtland et le Sommet de la Terre. Si l’on mesure la croissance économique selon les critères conventionnels depuis les années 1950, on constate qu’elle s’est nettement ralentie après les années 1970. C’est dans les pays à bas revenu et à revenu intermédiaire d’Afrique et d’Amérique latine que cette baisse a été le plus prononcée. Elle a été partiellement compensée dans les moyennes mondiales par le maintien d’une croissance rapide dans les pays à bas revenu et très peuplés de l’Asie orientale, comme la Chine.

Mais il y a plus inquiétant pour le développement durable que les taux de croissance du PIB: la qualité de la croissance. Les modes de production et de consommation modernes semblent être de moins en moins axés sur la durabilité, d’un point de vue tant social qu’environnemental. Le taux de croissance démographique s’est ralenti à l’échelle mondiale et, selon les projections, la population mondiale devrait se stabiliser à environ 9 ou 10 milliards d’habitants vers la fin du XXIème siècle. Mais l’augmentation des déchets produits par habitant menace partout les écosystèmes naturels dont dépend la vie.
Selon la plupart des estimations, les inégalités de revenu entre riches et pauvres se sont creusées pendant les années 1990, tant à l’intérieur des pays qu’entre eux. Les périodes, critères et indices différents utilisés pour évaluer les revenus peuvent aboutir à des conclusions contradictoires. Par exemple, en se servant des dollars “à parité de pouvoir d’achat” (PPA) pour estimer les revenus et en pondérant les pays en fonction de leur population, il est possible de manipuler les données de manière à suggérer une réduction des inégalités dans le monde. Ce faisant, cependant, on part forcément de l’hypothèse que les rapports de prix dans les pays pauvres sont semblables à ceux qui existent aux Etats-Unis, bien que leurs structures socio-économiques et leurs ressources soient très différentes de celles des Etats-Unis. Si les dollars PPA étaient vraiment un bon moyen d’estimer les revenus en toutes circonstances, on pourrait réduire la charge de la dette extérieure des pays à bas revenu de plus des trois quarts et celle des pays à revenu intermédiaire de plus de la moitié, simplement en la recalculant en dollars PPA.

En réalité, que les indices statistiques nationaux et internationaux fassent état d’une très légère amélioration ou d’une aggravation des inégalités de revenu et des taux de pauvreté, les conséquences pour le développement durable sont minimes. Les processus de “développement” et de “mondialisation” feront toujours des perdants et des gagnants. Derrière l’amélioration moyenne de nombreux indices sociaux tels que l’espérance de vie et les taux d’alphabétisation se cachent bien des situations dans lesquelles ils se sont aggravés. Les perdants économiquement faibles reçoivent rarement une indemnisation leur permettant de garder leurs moyens d’existence, même là où le bilan global pour leur société est très nettement positif.
Les indices environnementaux et socio-économiques, tendances et comparaisons au macroniveau peuvent être utiles à certains égards, notamment attirer l’attention du public sur des problèmes qui semblent avoir été négligés mais qui ont été réglés de manière assez satisfaisante ailleurs. Par exemple, les niveaux de la santé, de la nutrition et de l’éducation des pauvres sont, dans certains pays pauvres comme Sri Lanka et Cuba, bien supérieurs à ceux d’autres pays où le revenu moyen par habitant est beaucoup plus élevé. Mais, à d’autres égards, ce sont de piètres guides qui ne renseignent guère, par exemple, sur les réformes politiques propres à régler les problèmes. L’analyse des politiques suppose une démarche globale et intégrée, qui sache établir des liens entre une évolution historique et des contextes qui s’interpénètrent à tous les niveaux. Une grande partie de ce document vise donc à rendre compte d’études de cas menées sur le terrain, dans les contextes les plus variés et ouverts au changement.

Les politiques favorables au développement durable
Une politique est une succession de mesures délibérément axées sur certains objectifs. Les politiques sont forcément conflictuelles. De plus, leurs conséquences sont assez ambiguës dans des systèmes dynamiques. Leurs résultats sont influencés par de nombreux facteurs imprévisibles, internes et externes, ainsi que par les intentions et intérêts divergents de certains de leurs partisans. Les politiques publiques ostensiblement conçues pour favoriser le développement durable ont eu de nombreux effets positifs mais aussi fréquemment des retombées néfastes. Les interventions positives visant à empêcher une dégradation annoncée de l’environnement et de la situation socio-économique contribuent à expliquer pourquoi les prophètes de malheur se trompent souvent.
L’un des objectifs fixés au développement durable a été la décentralisation, passation de pouvoirs à la démocratie locale. En même temps, et selon la plupart des critères utilisés, on a assisté à une rapide concentration du pouvoir technologique, militaire, financier et politique dans le monde. Cette contradiction est censée être résolue par l’application des principes de subsidiarité, par lesquels décisions et ressources sont transférées au niveau le plus bas possible (le plus décentralisé). La nature réelle de ces niveaux laisse place cependant à des débats et des conflits sans fin. De plus, en l’absence de réforme des politiques et institutions nationales et internationales et d’une redistribution des ressources, la décentralisation peut avoir des effets contraires au but recherché.
Beaucoup estiment que les Etats nations ont perdu le pouvoir d’influencer leur société et sont tous livrés à des forces transnationales impersonnelles telles que les marchés financiers. C’est une vision déformée des choses. Les Etats subordonnés, les dépendances et colonies n’ont jamais eu la possibilité de déterminer leurs propres stratégies de développement. Aujourd’hui, tous les Etats nations forts du monde sont imbriqués dans un système mondial qui ne pourrait pas se maintenir sans leur actif soutien militaire, technologique et politique. Ils ne seront pas plus enclins qu’ils ne l’ont été dans le passé à tolérer de la part de pays subordonnés ou dans leurs rangs des écarts susceptibles de menacer le système.
Il ne faudrait pas s’attendre à ce que les efforts déployés depuis quelque temps pour nouer des partenariats pour le développement durable entre des institutions des Nations Unies, de grandes STN, des gouvernements et certaines ONG aient un grand retentissement. Une large part des ressources financières du monde et de la capacité mondiale de production des nouvelles technologies essentielles au pouvoir militaro-politique de l’Etat sont aujourd’hui entre les mains de quelques grandes STN. Par le contrôle qu’elles exercent sur les médias de masse, elles pèsent sur les politiques et l’ordre du jour idéologique partout dans le monde mais elles sont impuissantes sans la protection militaire et politique de quelques puissants Etats-nations comme les Etats-Unis, ceux de l’Union européenne et du Japon.
De grandes sociétés prétendent aujourd’hui pouvoir instaurer un développement durable en exerçant leurs responsabilités d’entreprises et en étant attentives à leur “triple bilan”, soit en alliant aux objectifs de profits économiques ceux de l’amélioration des conditions de vie et de la protection de l’environnement. C’est un non-sens dans l’ordre mondial actuel. Il faudrait, en effet, des lois, des institutions, des réglementations, des pratiques comptables, des structures fiscales, des subventions qui, toutes, favorisent la réalisation des objectifs du développement durable. Il faudrait que des forces sociales démocratiques jouissant du soutien populaire soient dominantes ou du moins très influentes partout. La plupart des observateurs considèrent comme utopique cette vision des choses, assez éloignée assurément du “capitalisme” tel que nous le connaissons.

Dans ces conditions, que pourrait-on faire à Johannesburg pour faire progresser le développement durable? Probablement pas grand-chose, étant donné le contexte international actuel. Ceux qui croient en un monde meilleur pourraient essayer de faire adopter un programme modeste qui, pris au sérieux, pourrait avoir un profond retentissement.
D’abord, le Sommet mondial pourrait réaffirmer l’importance de s’entendre sur des buts communs tout en différenciant les responsabilités. Les éléments sociaux du développement durable risquent de reculer au détriment de ceux que l’on attribue généralement à l’écologie. L’universalité des droits de l’homme, la justice sociale et la réduction des inégalités, l’élimination de la pauvreté, la participation de tous en démocratie, la recherche de marchés nationaux et d’un développement relativement autonomes et le droit des pays d’arrêter et d’appliquer leur propre stratégie de développement font autant partie intégrante du développement durable que la réduction des émissions des gaz à effet de serre, la lutte contre la pollution de l’air et de l’eau, la préservation de la biodiversité, etc. Tous ces objectifs résultent de jugements de valeur et impliquent des négociations politiques. Les moyens de s’en approcher varieront forcément beaucoup selon les contextes. Il n’y a pas de recette universelle en la matière.

Une gouvernance démocratique et décentralisée est essentielle, mais ce n’est pas une panacée. Il faut être très prudent et attentif au contexte lorsqu’on prône la décentralisation. Comment s’en rapprocher dans un monde où les inégalités ne cessent de se creuser? Le dilemme est de taille. Loin de freiner la concentration, la privatisation des droits de propriété à laquelle on assiste actuellement l’accélère. La distinction entre propriété “publique” et “privée” et entre identités “locales”, “nationales” et “cosmopolites” est toujours très floue et sujette à controverse. Plaider pour des solutions locales aux problèmes mondiaux peut avoir des effets contraires au but recherché si les gouvernements locaux ne sont pas capables d’exercer le pouvoir politique et de mobiliser les ressources nécessaires pour changer le cours d’évolutions qui leur sont contraires et nuisibles au développement durable. Cela demande de profondes réformes aux niveaux national et international.
Les stratégies “néolibérales” et le libre-échange sont fatales au développement durable dans de nombreux contextes, moins dans d’autres. En règle générale, un commerce dont les règles sont fixées non pas par des gouvernements issus de la volonté populaire mais par des institutions essentiellement tributaires du soutien des STN et d’autres intérêts économiques profite surtout aux riches, aux dépens des pauvres et de l’environnement. Les marchés peuvent être de bons serviteurs mais ce sont de mauvais maîtres.
La réforme des droits de propriété dans un sens favorable au développement durable est un enjeu crucial. Les droits et obligations liés à la propriété touchent aux rapports sociaux, par l’accès des diverses classes ou groupes sociaux aux objectifs et aux services souhaités. Ils déterminent dans une large mesure la répartition des richesses, des revenus et du pouvoir. Dans bien des pays, il faut une réforme agraire qui donne un pouvoir réel à ceux qui vivent de la terre, de l’eau et des ressources qui en proviennent. Il faut aussi une réforme de la structure fiscale, des réglementations sociales et environnementales, des subventions, etc. Or, ce sont tous là des éléments de l’ensemble des droits et des obligations liés à la propriété ou à l’occupation de biens. Le Sommet mondial ne peut pas faire grand-chose à ce sujet si ce n’est d’attirer l’attention sur la nécessité impérieuse pour la communauté internationale de soutenir des réformes des droits de propriété allant dans le sens d’un développement durable. Ces réformes entraîneraient une répartition plus équitable des terres et d’autres ressources naturelles. Elles soumettraient également les STN à un strict contrôle démocratique qui les obligerait à travailler à la réalisation de ces objectifs.

Le grand casse-tête du Sommet social est de trouver et de mobiliser les forces sociales capables de mener à bien les réformes politiques et institutionnelles nécessaires. Ce devrait être un thème majeur. Les réponses à la question des moyens à employer devront varier selon les lieux et les moments. Pour être efficaces, elles devront inclure notamment les pauvres et les sans-pouvoir, en particulier les classes laborieuses sans biens.

  • Publication and ordering details
  • Pub. Date: 1 Sep 2005
    Pub. Place: Geneva
    ISSN: 1020-816X
    From: UNRISD