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Institutional Monocropping and Monotasking in Africa



L’étude des institutions est une fois de plus au centre de la réflexion sur le développement en Afrique. Les premiers économistes du développement avaient bien conscience que les institutions étaient le cadre dans lequel fonctionnaient les marchés et des moteurs capables de les amener à se comporter différemment de ce que l’on pourrait attendre en procédant à une simple extrapolation de leur comportement passé. En fait, un développement novateur des institutions permettrait aux derniers venus d’aller beaucoup plus vite et des mécanismes optimaux modifieraient les trajectoires du développement. Cependant, ce sont des politiques néolibérales qui ont été suivies; elles ont facilité le fonctionnement des marchés et ainsi supprimé les distorsions, en particulier le rôle néfaste de l’Etat. Lorsqu’on a constaté que l’ajustement fondé sur ces politiques avait échoué, on a attribué cet échec à celui des politiques et, plus tard, à la faiblesse des institutions.

Pour Thandika Mkandawire, le regain d’intérêt pour les institutions est le bienvenu et n’a que trop tardé. Cependant, cette attention nouvelle a ceci de négatif que les institutions sont enfermées dans un moule néolibéral qui impose à toutes des politiques identiques, axées sur la crédibilité et les droits de propriété. Il en est résulté une “monoculture institutionnelle” (monocropping) ou une pensée unique sur les institutions: les pays en développement se voient imposer des versions idéalisées des institutions anglo-américaines, censées transcender les particularités et les cultures nationales. Selon l’auteur, les réformes souffrent aussi d’un “monotasking” des institutions, d’un entêtement à réduire leurs fonctions à un ensemble standard de politiques et de tâches souvent imposées et d’une expérimentation sans fin qui les rend très instables et imprévisibles. Cette pensée unique sur les institutions est liée à un attachement à un “institutionnalisme rationnel de choix”, qui a eu tendance à ne voir que l’aspect contraignant des institutions et a ignoré la fonction de développement et de transformation qu’ont mis en évidence les formes historiques et sociologiques de l’institutionnalisme. Et finalement, elle s’est définie par une prolifération des tâches confiées à des institutions très encadrées.

Il est évident que le développement économique a besoin de bonnes institutions. Hors du monde raréfié de l’économie néoclassique, il a toujours été de notoriété publique que les marchés s’inscrivent dans des relations sociales complexes. Quelles institutions faut-il dans un contexte particulier pour atteindre tel objectif et remplir telle fonction? La question demeure sans réponse.

Après près de trois décennies d’ajustement et d’obstination à vider de leur substance les arguments développementalistes en faveur de l’intervention de l’Etat, le retour aux institutions est effectivement un tournant majeur. Selon Thandika Mkandawire, les économies africaines, désorientées quant aux politiques à mener, se donnent maintenant pour but de tout faire dans les règles, alors même que l’efficacité des institutions a été sérieusement entamée. Cette évolution, dans une large mesure forcée, s’est faite au travers de l’aide et de la conditionnalité. Les institutions africaines qui auraient pu vraisemblablement favoriser le développement ont été démantelées; celles qui ont été renforcées sont, dans le meilleur des cas, plus aptes à “stabiliser” qu’à soutenir le développement.

Thandika Mkandawire estime que malgré toutes les certitudes dont ont besoin les pays d’Afrique sur les institutions—et la pensée unique qui en résulte—l’histoire et l’expérience d’autres pays et régions laissent à penser que les institutions ne s’inscrivent pas uniformément dans un ensemble donné de politiques et que telle politique n’appelle pas un ensemble spécifique d’institutions. Il n’y a pas de modèle standard pour l’“économie de marché”. Au contraire, les économies de marché sont compatibles avec des combinaisons diverses de mécanismes institutionnels, produits de trajectoires passées, de hasards heureux et de chances et conséquences involontaires d’actions d’agents multiples.

L’auteur reconnaît que les attributions des institutions vont bien au-delà des besoins étroits du marché. Les institutions jouent de nombreux rôles dans les processus de développement, et des institutions apparemment identiques peuvent tenir des rôles différents selon les époques et les pays, ou même dans un même pays. Le fait qu’une institution peut être nécessaire pour une fonction donnée ne signifie pas que cette fonction soit la seule que cette institution particulière puisse remplir.

De plus, même lorsque les institutions sont conçues pour servir un seul but, elles ont de multiples effets, dont tous ne sont pas forcément voulus. Comme c’est l’establishment de l’aide qui exige des réformes des institutions et qui en fournit le modèle et qu’elles sont conçues pour autonomiser des groupes ayant la faveur d’acteurs extérieurs, les retombées de ces réformes sur la distribution intéressent assez peu. Ainsi, les grandes questions dont traite la littérature sur la réforme des institutions—le processus, l’action collective, les rapports de force et les asymétries du pouvoir, les problèmes des intérêts acquis—sont simplement esquivées, ce qui fait que tout un éventail de questions liées aux institutions—l’équité sociale, la légitimité du pouvoir et en particulier le rôle qui leur revient de renforcer ce que les sociétés ont des raisons de valoriser—sont aussi évitées.

Thandika Mkandawire fait valoir que beaucoup de questions dont se préoccupaient les pays en développement telles que l’autonomie, l’édification de la nation, la cohésion sociale, la pauvreté et le sous-développement, sont toujours à l’ordre du jour. Cependant, les solutions avancées ont simplement évité ces préoccupations pour répondre à d’autres, totalement différentes—les conditions favorables au fonctionnement des marchés—ignorant le fait que, dans la vie, les institutions font en général beaucoup plus que créer de telles conditions.

De l’avis de l’auteur, il n’est pas nécessairement souhaitable du point de vue du développement de vouloir concevoir des institutions qui s’attachent avant tout à créer des conditions de stabilité et de prévisibilité pour les investisseurs mondiaux. La subordination monomaniaque de la réforme des institutions à un ensemble de politiques a empêché les institutions de tirer profit d’un large éventail d’expériences faites dans d’autres régions du monde. Il estime que cela a eu aussi pour effet de marginaliser les nombreuses préoccupations auxquelles les Africains ont cherché à répondre avec leurs propres institutions ou celles qu’ils avaient empruntées. Pis encore, cette pratique a amoindri l’efficacité des institutions en leur refusant flexibilité et spécificité contextuelle.
  • Publication and ordering details
  • Pub. Date: 14 Jul 2009
    Pub. Place: Geneva
    ISSN: 2075-3977
    From: UNRISD