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Back | Programme: Société civile et mouvements sociaux

Peasant Mobilization for Land Reform: Historical Case Studies and Theoretical Considerations



Dans ce document, les mouvements de mobilisation sociale qui dans le passé se sont déroulés avec plus ou moins de réussite sont analysés dans un ordre chronologique à partir des premières expériences ayant eu lieu au Mexique, en Russie, en Chine et au Japon (et Taïwan), puis en Bolivie, à Cuba, en Indonésie jusqu’à la plus récente au Zimbabwe. Les cas où des réformes efficaces n’ont pas abouti, comme aux Philippines, au Brésil, et en Inde sont aussi pris en compte.
    En généralisant à partir des études de cas, il semble que ce soit un certain niveau de frustration qui conduise les paysans à prendre le risque de mettre en place ou rejoindre une organisation paysanne. En comparant les zones d’études de cas où d’importants mouvements à l’échelle régionale ou nationale ont commencé, il est évident que ce n’était pas les plus pauvres, les régions agricoles les plus marginalisées, mais celles où le “développement” avait favorisé des oppositions.

    Ces zones ont une autre caractéristique en commun qui est qu’elles ne sont pas isolées, la plupart d’entre elles ayant un accès facile aux grandes villes, et ont une moins forte rigidité traditionnelle aussi bien que féodale que les autres régions. Elles ont en outre une population dense.

    Les premières démarches vers des organisations paysannes ont été faites le plus souvent par des paysans, qui voulaient résoudre un problème spécifique, ou qui avaient affaire à une injustice flagrante. Les événements se sont accélérés cependant dans les cas où ceux qui étaient en position de résoudre le problème ou réparer l’injustice, n’ont pas eu la volonté de le faire. Ceci força les paysans à prendre plus conscience de leurs frustrations. Cette rigidité des détenteurs du pouvoir était souvent motivée par la peur. Ils craignaient qu’en cédant aux demandes venues de la base, ils ne mettent le statu quo en danger.

    Une fois qu’une organisation paysanne avait pris forme, il s’en suivait un processus de consolidation et de renforcement. Il semble qu’une direction dotée de charisme, d’un esprit de solidarité, étaient fort importants pour amener une organisation à se confronter à une elite. Les cas d’abus étaient présentés devant la justice. Des manifestations ainsi que des réunions publiques étaient organisées pour soutenir les pétitions pour la justice et la terre. La frustration continuelle subie durant le lent déroulement de la procédure judiciaire, préparait le terrain pour une action paysanne plus radicale, telle que l’occupation pacifique ou symbolique, ou l’invasion des terres considérées comme susceptibles d’expropriation.

    Il existe des preuves évidentes des obstacles à la mobilisation paysanne. Certaines stratégies utilisées par les grands propriétaires terriens, le plus souvent avec le soutien de l’Etat, pour empêcher les paysans de s’organiser, ont même été jusqu’à tirer sur les travailleurs agricoles ou chasser les fermiers qui étaient des “leaders” actuels ou potentiels, et qui prenaient l’initiative d’organiser leurs camarades. Si ces actions n’ont pas empêché l’émergence d’une organisation, l’assassinat des “leaders” les plus importants a souvent été une tentative de bloquer le processus d’organisation.

    Dans la plupart des cas de mobilisation sociale, la redistribution de la terre était le but le plus fortement recherché. Ceci était spécialement le cas dans les zones où la création ou l’extension de grandes latifundias, ou de plantations obtenues suite à l’usurpation des terres appartenant aux paysans indigènes locaux, s’étaient fait récemment. Plus récentes étaient les spoliations et les usurpations, plus fortement était ressentie l’injustice. Il y avait en général une forme d’action directe de la part des paysans qui levaient le doute des autorités, des ayant-droits, et des grandes entreprises agricoles, quant au sérieux des réclammations paysannes. Il existe beaucoup d’exemples où des mesures efficaces de réforme ont été gagnées par les militants des organisations paysannes suite à ces approches directes. Ceci se réalisait fréquemment avec de grands risques pour la stabilité politique et sociale, et parfois avec la perte de beaucoup de vies humaines, particulièrement du côté paysan.

    Pour récapituler les aspects stratégiques de la mobilisation paysanne, on pourrait dire qu’au départ, la manière utilisée pour introduire la demande était modérée : pétitions, procès, plaintes devant la justice ou l’inspection du travail. Mais partout où les paysans avaient une quelconque expérience d’organisation ou pouvaient compter sur des personnes ayant cette expérience, des demandes plus radicales telle la réforme agraire apparurent. Après s’être heurtés à l’intransigence et même la violence de l’élite foncière, il s’ensuivait une demande plus insistante, généralement accompagnée par une escalade dans les moyens de pression à leur disposition. Ainsi, l’action directe devint l’approche la plus souvent utilisée et l’invasion des terres, généralement de façon pacifique et non violente, était une expression de cette approche. La violence venait généralement du côté des propriétaires terriens ou du gouvernement dans le processus d’escalade du conflit. L’usage répété de la stratégie non violente pouvait ainsi conduire les paysans dans une action révolutionnaire en réponse à l’intransigence et à la rigidité des élites.

    Une fois la réforme agraire réellement appliquée, le rôle des organisations paysannes a pris des formes variées. Un rôle important joué par les organisations paysannes dans le processus de distribution de la terre, était qu’une fois cette procédure réalisée, elles occupaient le vide laissé par la disparition des grands propriétaires terriens comme personnage central dans ou auprès du gouvernement local ou dans la structure du pouvoir. Là où les organisations paysannes ont joué un rôle dans la lutte préalable et dans la distribution de la terre, les mesures et les programmes d’après-réforme, telle la mise en place de coopératives et de sociétés de crédit ont pu se faire plus facilement. Les dirigeants locaux avaient acquis une expérience considérable pour traiter avec les agences officielles comme pour garder le soutien des membres.

    Il est surprenant de constater que malgré l’abondance croissante à travers les années d’une littérature sur le développement rural et les organisations non gouvernementales (ONG) comme partie prenante du rôle croissant de la “société civile”, presque aucune attention n’est accordée au cas des organisations rurales militantes, créées par des personnes peu privilégiées telles les paysans et les unions de fermiers. Certains intellectuels travaillant dans le domaine du développement rural ont seulement graduellement et partialement appris à apprécier l’immense potentiel politique des paysans à se mobiliser pour une réforme radicale.
    • Publication and ordering details
    • Pub. Date: 1 Jun 1999
      Pub. Place: Geneva
      ISSN: 1012-6511
      From: UNRISD