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Livelihood Struggles and Market Reform: (Un)making Chinese Labour after State Socialism



Pour s’imposer comme l’atelier du monde, la Chine s’est notamment appuyée sur une restructuration radicale de sa force de travail. Un chômage massif dans le secteur des industries d’Etat va de pair avec un afflux important des paysans vers les usines multinationales. C’est l’Etat qui, dans une large mesure, fait et défait la classe ouvrière chinoise. Cette étude retrace l’évolution historique de la réforme du travail et des droits des travailleurs en Chine et les principaux changements qui l’ont marquée, depuis l’introduction des contrats de travail jusqu’à la promulgation d’un droit national du travail, le démantèlement du socialisme de l’unité de travail et son remplacement par un système national de sécurité sociale. Elle s’intéresse aussi à la réaction des travailleurs à ces bouleversements et aux luttes qu’ils mènent pour leurs moyens d’existence.

Pour les travailleurs chinois, le problème essentiel ne tient pas à la nouveauté des régimes du travail et de la sécurité sociale mais au fossé qui existe entre la définition de ces nouvelles politiques et leur mise en application. La source institutionnelle de ce fossé tient, selon l’étude, à deux contradictions inhérentes à la stratégie de réforme chinoise. Premièrement, la nécessité de compter sur la thésaurisation locale pour laisser le marché opérer est en contradiction avec l’impératif de légitimité qui est d’assurer aux plus démunis un minimum de justice et de sécurité sociale. Les représentants locaux de l’Etat s’intéressent plus au premier impératif qu’au deuxième, surtout lorsqu’ils peuvent compter sur l’intervention financière du gouvernement central pour maintenir la stabilité sociale. La deuxième contradiction de la réforme chinoise, qui risque d’aboutir à une protection inégale des droits des travailleurs, tient à la nature non libérale du système juridique chinois. L’Etat se sert de la loi pour contrôler la société mais, dans la plupart des cas, n’entend pas que la loi restreigne son action. Lorsqu’il n’est pas de l’intérêt des agents locaux de l’Etat de faire appliquer le droit du travail, il n’est guère d’autorité—le pouvoir judiciaire par exemple—qui puisse préserver le caractère sacro-saint de la loi.

En conséquence, de nombreux travailleurs, se voyant injustement privés des droits que leur donne la loi et pressés par la nécessité d’assurer leur subsistance, deviennent difficiles à contrôler sur le plan politique. Les conflits du travail, qui ont nettement augmenté, s’accompagnent d’un militantisme contagieux, qui prend des formes à la fois classiques (pétitions, arbitrage et recours aux tribunaux) et moins habituelles (manifestations, défilés et blocage de routes). L’Etat a réagi en dosant savamment concessions et répression. Les pouvoirs publics entendent les revendications d’ordre économique, qui touchent aux moyens d’existence, et, dans bien des cas, y répondent, au moins partiellement, par une rapide indemnisation financière octroyée par le gouvernement central ou provincial. En revanche, les revendications politiques telles que celles qui concernent le départ ou le limogeage de certains responsables et les actions s’étendant à plusieurs usines sont implacablement réprimées et sévèrement punies.

Malgré la contestation, le Gouvernement chinois a poursuivi avec ardeur la réforme de la sécurité sociale, ciblant des secteurs à problème tels que les arriérés de retraite, les salaires impayés, les indemnités de chômage et l’assurance médicale. De plus, Beijing verse dans les coffres des provinces des fonds affectés pour leur permettre de satisfaire aux revendications sociales susceptibles de dégénérer en instabilité sociale. Il est également question d’instituer une assistance juridique systématique pour les personnes dont le revenu tombe en dessous d’un seuil donné. L’Etat chinois a donc répondu aux exigences populaires, même s’il l’a fait lentement et de manière sélective. Enfin, les travailleurs migrants et les travailleurs de l’Etat ne sont pas totalement démunis ni prolétarisés. Les droits à la terre pour les paysans migrants et celui de posséder son logement pour les travailleurs du secteur public ont servi de soupapes de sécurité en adoucissant les effets d’un chômage massif et d’une exploitation diabolique.

Dans les deux segments de la classe ouvrière étudiés ici, les femmes rencontrent des difficultés liées à leur sexe. Avec la disparition de l’entreprise providence, on recourt davantage à la famille lorsqu’on a besoin de services et d’une aide financière. Ce sont encore les femmes qui, pour une très large part, supportent ces charges. Ce sont aussi les premières licenciées lorsque les entreprises en cours de restructuration compriment leur personnel. Les droits à la sécurité sociale étant liés à l’emploi plutôt qu’à la citoyenneté, les femmes actives, qui sont défavorisées en raison de leur sexe sur le marché du travail, risquent de passer à travers les mailles du nouveau filet de sécurité sociale. Comme on avait tendance, au temps du socialisme, à privilégier les hommes dans l’allocation des logements, on a, sans s’en rendre compte, réduit les chances qu’avaient les femmes de devenir propriétaires de leur propre logement lorsque les unités de travail ont commencé à privatiser les logements sociaux à l’époque de la réforme. Quant aux jeunes migrantes qui s’échinent dans les usines multinationales, l’absence d’indemnités de maternité les forcent à tronquer leur carrière d’ouvrières d’usine pour accoucher et s’occuper de leur enfant et de leurs parents âgés. Les récents changements apportés aux droits d’occupation des sols dans la loi risquent d’empiéter sur l’accès des femmes à cette occupation, jusqu’à présent égal à celui des hommes, ce qui aurait de graves répercussions sur les moyens d’existence des femmes migrantes. Cependant, la tendance à favoriser les hommes n’explique pas le sort que subissent des millions de travailleurs chinois à l’époque de la réforme. Parvenus à l’âge mûr, les travailleurs du secteur public, hommes et femmes, sont victimes d’une discrimination fondée sur l’âge, et les travailleurs migrants des deux sexes souffrent de leur situation de ruraux, qui agit à la manière d’une caste. Les salaires et retraites impayés vont continuer d’empoisonner la vie de nombreux travailleurs, hommes et femmes, tant que le système juridique et le gouvernement ne feront pas respecter le droit du travail.
  • Publication and ordering details
  • Pub. Date: 1 Feb 2005
    Pub. Place: Geneva
    ISSN: 92-9085-050-7
    From: UNRISD