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Mapping Russian Cyberspace: Perspectives on Democracy and the Net



En 1991, un groupe de hautes personnalités soviétiques ont tenté d’évincer Mikhail Gorbatchev du pouvoir. Elles ont échoué en partie à cause d’un réseau informatique privé appelé Relcom/Demos, qui a favorisé le maintien de la circulation des informations contribuant à la mobilisation des esprits contre elles. Cette expérience, qui a révélé le pouvoir latent d’une société civile modeste mais en pleine expansion, a encouragé de nombreux analystes à parler avec assurance du potentiel de démocratisation que représentait l’Internet en Russie.

Si Rafal Rohozinski partage en partie leur optimisme, il estime qu’en Russie, comme partout ailleurs dans le monde, il est nécessaire d’aborder le cyberespace en ayant à l’esprit la société et l’histoire du pays. L’Internet n’est pas un phénomène unique et indifférencié ayant les mêmes propriétés partout où il opère. C’est un système technologique qui existe dans des contextes économiques, des structures du pouvoir et des cadres organiques très divers. Le rôle qu’il peut jouer dans la construction de la démocratie dépend donc énormément de la manière dont ces facteurs influent sur la nature spécifique du cyberespace en chaque lieu.

Rafal Rohozinski commence par expliquer les caractéristiques technologiques du Net russe qui arrive en 23ème position dans le monde et connaît actuellement une croissance inférieure à la moyenne mondiale. Un secteur des télécommunications sous-développé, morcelé entre un certain nombre de systèmes concurrents et, dans certains cas, incompatibles, en a restreint la portée, ce qui non seulement en limite l’accès mais affecte aussi la qualité des connexions en ligne. En conséquence, contrairement à leurs collègues occidentaux, la majorité des utilisateurs russes ne connaissent le Net que par le courrier électronique en mode local et les groupes du réseau Usenet.

Les usagers peuvent se raccorder à l’un ou à plusieurs des quatre différents segments du Net russe et qui ont chacun leur propre technologie et leur propre histoire. Le premier, Relcom/Demos, qui est apparu vers la fin des années 80, est né à l’Institut Kurchatov de l’énergie atomique de l’Académie russe des sciences. Malgré cette origine officielle, ce fut dès le début une entreprise commerciale. Dans le système Relcom/Demos, les fournisseurs de services, facturant chaque byte de données qu’ils envoient ou reçoivent, incitent peu leurs clients à utiliser des services en ligne tels que le Web pour lesquels une comptabilité par byte est pratiquement impossible.

Le deuxième segment du Net russe se compose de diverses initiatives sans but lucratif, émanant d’universitaires et de chercheurs et placées sous la direction de l’Académie russe des sciences et d’un certain nombre d’universités et d’instituts de recherche. Cette entreprise a bénéficié de l’appui de commanditaires étrangers, notamment de la Fondation internationale des sciences financée par Soros. FreeNet est la plus réussie de ces initiatives. Celles-ci sont néanmoins beaucoup plus modestes que celles du troisième segment du Net russe, qui regroupe des fournisseurs d’accès à l’Internet (comme Glasnet et Sovam) qui sont entièrement en ligne et présentent des similitudes avec CompuServe et America Online. La clientèle de ce groupe se recrute surtout parmi les moscovites, comprenant également de nombreux étrangers et la nouvelle classe des Russes riches.

Le quatrième et dernier segment du Net russe—Fidonet—retient rarement l’attention à l’Ouest mais il est très bien implanté dans la société russe et progresse toujours. Contrairement à Relcom/Demos et aux services de Glasnet et Sovam, facturés au prix fort, Fidonet est gratuit pour toute personne disposant d’un ordinateur, d’un modem et désireuse de communiquer avec le monde extérieur. Il est relié à l’Internet et offre en gros le même niveau de service que les fournisseurs d’accès commerciaux, en particulier dans les régions. Enfin, Fidonet garde un esprit communautaire et un sens du partage qui lui valent une large clientèle de fidèles. Cependant, même Fidonet est un phénomène presque exclusivement urbain, concentré de manière disproportionnée, comme d’autres systèmes, sur l’axe Moscou-Saint Petersbourg.

Tous ces segments sont apparus alors que l’Etat soviétique avait encore un formidable pouvoir sur la communication et l’information et déployait en outre des efforts concertés pour constituer de vastes réseaux informatiques officiels. Dans la seconde partie de son étude, Rafal Rohozinski se demande comment cette évolution apparemment paradoxale a été possible. Il l’explique par le déclin de l’ordre social soviétique, où la contradiction entre le centralisme bureaucratique et les exigences de l’existence quotidienne était de plus en plus visible. Les tentatives faites par l’Etat pour créer des réseaux informatiques ont fait long feu, malgré la priorité qui leur était accordée, parce qu’elles souffraient des mêmes carences que le secteur public en général: concurrence entre institutions et groupes de pouvoir, supérieurs hiérarchiques opposés à tous les niveaux à un contrôle centralisé plus grand des informations précieuses, règlements bureaucratiques envahissants retardant considérablement l’accès à un réseau informatique.

En même temps, les réseaux privés fleurissaient—souvent avec l’accord tacite des mêmes supérieurs hiérarchiques qui s’opposaient à la constitution d’un réseau officiel—parce qu’ils répondaient aux besoins de chacun en informations fiables. Les réseaux sociaux parallèles, ou blat, omniprésents dans la société russe, qui facilitaient les décisions de la vie quotidienne dans un système sclérosé, ont servi de support à la construction du cyberespace russe. Ils ont contourné les hiérarchies et les blocages des institutions en place et se sont servis de ressources fournies par l’Etat pour mettre en place des réseaux de communication privés.

On peut dire dans ce sens que la constitution d’un Net russe a favorisé l’expansion de la société civile. Il est à noter toutefois que le Net russe, comme son homologue mondial, reste un phénomène relativement élitiste, plus réservé aux privilégiés que caractéristique de l’ensemble de la société.
  • Publication and ordering details
  • Pub. Date: 1 Oct 1999
    Pub. Place: Geneva
    ISSN: 1012-6511
    From: UNRISD