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Women in Contemporary Democratization



Dans de nombreuses régions du monde en développement comme en Europe orientale et centrale, les régimes autoritaires ont cédé la place à des démocraties. Cette démocratisation des 20 dernières années est étudiée ici sous l’angle de la parité entre hommes et femmes. Si bien des problèmes affectant les “nouvelles démocraties” (tels que le caractère elitiste des partis politiques et l’incapacité de l’Etat de garantir les droits civils et politiques ou de faire sensiblement reculer la pauvreté) touchent tous les citoyens, ils se traduisent pour les femmes par des expériences différentes de celles des hommes. L’exclusion persistante des femmes de la politique établie, en particulier, soulève nombre de questions spécifiques sur la façon de réformer des institutions démocratiques qui ne sont pas forcément équitables pour les femmes.

Dans une démocratie, les citoyens sont censés avoir les mêmes droits, les mêmes chances et le même poids dans la gestion des affaires publiques. Toutes les variantes de la démocratie libérale lient le droit de vote au droit de se porter candidat à des fonctions publiques. Pourtant, les femmes sont terriblement sous-représentées dans les assemblées et les gouvernements nationaux. L’absence des femmes de la scène politique est particulièrement frappante dans les pays où elles ont contribué, par leur mobilisation, à la déconfiture de l’autoritarisme et au passage à la démocratie.

La suppression du débat politique dans les régimes autoritaires déplace très souvent le centre de gravité politique vers des “activités du type mouvement” et donne de l’importance à la mobilisation politique des femmes. Ce qui unit les groupes disparates qui composent le mouvement féminin sous ces régimes, c’est très souvent leur volonté d’amener un changement de gouvernement. Néanmoins, l’hétérogénéité sociale, politique et idéologique des groupes de femmes, les tensions entre les courants féministes et les courants féminins et leurs désaccords en matière de stratégie laissent présager les difficultés qu’ils auront ensuite à former des coalitions politiques et à se rassembler autour d’intérêts communs pour obtenir des changements en des temps plus “normaux”.

La vague récente de démocratisation n’a pas eu pour effet de féminiser les parlements et les gouvernements des nouvelles démocraties. De solides barrières font obstacle à un apport constructif des femmes aux partis politiques. Après la période de transition, les partis politiques relativement bien établis de pays comme le Brésil et le Chili sont restés étonnamment réfractaires à la participation des femmes. Les partis de gauche créés récemment leur sont plus accessibles mais les avantages que présente la participation à ces petits partis sont peut-être plus symboliques que réels. Le pouvoir politique est si foncièrement masculin que les femmes ont énormément de peine à se faire élire si un mécanisme électoral quelconque, tel que celui des quotas et des sièges réservés, ne les y aide pas. L’adoption du système des quotas et des sièges réservés aux femmes par l’ANC sud-africaine et la NRM ougandaise, qui dominent la politique dans leurs pays respectifs, a singulièrement renforcé la place des femmes en politique. Mais les femmes n’ayant pas d’options politiques réalistes hors de ces partis, leur influence politique sur la hiérarchie du parti reste très réduite.

Outre la question de l’égalité politique et de la justice démocratique, l’argument invoqué en faveur d’une meilleure représentation des femmes dans les organes de prise de décision tourne aussi très souvent autour de l’hypothèse implicite que les femmes peuvent, mieux que les hommes, contribuer à l’élaboration de politiques favorables à leurs concitoyennes parce qu’elles sont mieux à même de représenter leurs intérêts. Mais c’est une idée qui prête à controverse. On continue en effet à se demander comment un groupe aussi hétérogène que celui “des femmes” peut sérieusement se faire représenter en politique lorsqu’il n’existe pas de procédure permettant d’établir ce qu’il veut ou ce qu’il pense, ni de mécanisme de responsabilisation des “représentantes” envers leur électorat. On s’est également demandé pourquoi la présence de plus en plus forte des femmes en politique (dans certains contextes) ne se traduit pas par un changement de fond et l’adoption de politiques capables d’améliorer les conditions de vie des femmes ordinaires.

Les femmes n’ayant réussi jusqu’à présent à entrer dans les partis politiques et à se faire élire que de façon limitée, il n’est pas surprenant que d’autres stratégies soient nécessaires pour amener les intérêts des femmes à peser dans le processus d’élaboration des politiques. L’une de ces stratégies consiste à entrer directement dans l’administration publique et y travailler. Les périodes de transition démocratique, si limitées soient-elles, sont des moments favorables aux interventions parce que l’Etat a des chances d’être alors plus fluide qu’à d’autres moments. Mais cet espace est souvent restreint à cause du caractère imposé et élitiste de la transition. De plus, la capacité de celles qui oeuvrent de l’intérieur de pousser jour après jour au changement dépend beaucoup moins de l’espace institutionnel dont elles disposent que des relations qu’elles peuvent établir et exploiter avec des organisations féminines autonomes. Mais il est souvent difficile d’établir de solides relations intérieur-extérieur: les mouvements et groupes féminins populaires, en particulier, peuvent se sentir étrangers à “l’appareil” de promotion de la femme dans l’administration publique et aux femmes qui y travaillent. Ils peuvent aussi vouloir se distancer délibérément des pouvoirs publics à cause d’expériences récentes de corruption et de récupération. De plus, la création d’espaces féminins dans l’Etat et l’engagement de femmes pour ces services peuvent en soi affaiblir les mouvements féminins hors de l’Etat.

Bien que, dans certains pays, l’Etat ait accueilli en son sein des adhérentes de mouvements féminins et épousé leurs causes, celles qui sont “à l’intérieur” ont eu les plus grandes difficultés à traduire les objectifs du mouvement, même édulcorés, en politiques concrètes, capables de changer pour le meilleur la vie de leurs concitoyennes. Les efforts de changement ont été parcellaires et se sont heurtés aux plus grandes difficultés dans le domaine des dépenses publiques. Cela est dû en partie au fait que l’Etat n’est pas mis sous pression comme il pourrait l’être par un électorat féminin organisé (comme on le relevait plus haut), capable de présenter aux décideurs un ensemble cohérent de questions et de priorités et d’en surveiller l’adoption, puis l’exécution par les agents de l’Etat. Cela est dû également au milieu invalidant dans lequel se meuvent les femmes bureaucrates. Lorsqu’on essaie délibérément, comme on le fait actuellement dans certains pays et dans certains domaines politiques, de créer des technocraties coupées du reste de la population, cela a de graves conséquences sur l’affermissement de la démocratie. Alors que des bureaucrates spécialistes des questions de parité entre hommes et femmes et rompu(e)s à l’analyse économique peuvent être à même de contribuer au fonctionnement de technocraties isolées (celles des ministères des finances, par exemple), cet apport peut difficilement remplacer le débat public, qui permet à des groupes et à des réseaux de femmes, comme à d’autres groupes sociaux, de passer au crible les décisions et politiques économiques ayant une incidence sur le bien-être de leurs membres.

L’appareil de promotion de la femme et les femmes parlementaires ont eu plus d’influence dans certains domaines critiques, par exemple lorsqu’elles ont soulevé la question de la légitimité de la violence envers les femmes et en ont fait une question politique. De même lorsqu’elles ont sensibilisé les femmes à leurs droits par l’éducation civique et favorisé l’adoption de lois sociales sur des questions très importantes telles que le divorce, la garde des enfants, les violences au foyer, la santé génésique et les droits liés à la reproduction, qui touchent à des aspects fondamentaux de l’oppression subie par les femmes. Mais là aussi, si elles ont réussi à soulever ces questions litigieuses et peut-être même à légiférer à leur sujet, l’Etat, en revanche (la justice et la police en particulier), n’a pas réussi à garantir sur tout le territoire national, ni pour toutes les couches sociales, le respect de ces droits civils si importants pour l’individu.

Il est une préoccupation que l’on retrouve partout en cette période de post-transition: les mouvements féminins nationaux ont été décapités, leurs dirigeantes et leurs principales organisatrices les ayant quittés pour entrer dans les nouvelles institutions mises en place par l’Etat pour défendre la parité, dans les partis politiques et au parlement. Un autre point d’inquiétude est de voir la transformation des mouvements féminins en ONG, en particulier par des programmes d’atténuation de la pauvreté créés à l’instigation des donateurs. Ces deux phénomènes ont contribué, semble-t-il, à l’affaiblissement à la fois des mouvements féminins nationaux et des alliances par-delà les classes, que certains avaient réussi à conclure. L’institutionnalisation provoquée par la prolifération des ONG et la course aux financements a plusieurs conséquences problématiques. Les notions d’auto-assistance et de solidarité, qui caractérisent ce modèle d’aide sociale, peuvent cacher des réalités bien différentes et désigner en fait l’habitude de compter sur le travail non rémunéré des femmes (recrutées par les ONG comme volontaires et pour des postes subalternes). De plus, d’un point de vue politique, la participation locale à ces projets semble avoir perdu sa dimension de sensibilisation et de militantisme.

La question éternelle de l’autonomie féministe semble toujours préoccuper des membres de mouvements féminins, à l’intérieur comme à l’extérieur des institutions établies. Etant donné le risque de récupération par l’Etat ou le parti au pouvoir, il est effectivement nécessaire de garder un espace d’autonomie pour pouvoir déterminer quels sont les intérêts en jeu et se rassembler autour d’eux. Mais en même temps, en choisissant la voie de l’autonomie, les groupes et mouvements de femmes risquent aussi de s’isoler sur la scène politique, d’où la nécessité d’une politique d’engagement aux côtés des forces établies. En dernière analyse, le mouvement féminin ne sera utile et viable à long terme que dans la mesure où il saura travailler à différents niveaux et sur différents terrains, à la fois à l’“intérieur” et à l’“extérieur” des institutions établies, en concluant des alliances stratégiques entre celles de l’intérieur et celles de l’extérieur. Ce message échappe parfois aux championnes de “l’intégration” qui considèrent le changement institutionnel comme un exercice purement technocratique consistant à retoucher les institutions dans une espèce de vide politique. Pour être utiles et viables, les deux types de stratégies doivent aller de pair.
  • Publication and ordering details
  • Pub. Date: 1 Feb 2000
    Pub. Place: Geneva
    ISSN: 92-9085-024-8
    ISBN: 92-9085-024-8
    From: UNRISD