1963-2013 - 50 years of Research for Social Change

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Global Capitalism and Agrarian Crisis in Developing Countries



Les droits fonciers et l’égalité entre les sexes sont durement affectés par les politiques économiques et sociales qui ont cours aux niveaux national et mondial. La mesure dans laquelle les mouvements tendant à assurer les droits fonciers ou l’égalité entre les sexes rencontrent des conditions favorables et peuvent espérer gagner du terrain dépend des politiques dominantes. L’auteur cherche ici à analyser la nature des politiques économiques associées à la mondialisation et à contextualiser les questions de droits fonciers et de genre à l’époque actuelle. L’exemple de l’Inde des années 1990 lui sert à illustrer ses principales propositions théoriques.

L’étude se compose de cinq parties. La première traite des répercussions déflationnistes de la gestion des finances mondiales sur les nombreux pays en développement qui ont procédé aux ajustements structurels auxquels étaient subordonnés les prêts et qui ont appliqué les politiques de libéralisation du commerce prônées par les institutions de Bretton Woods depuis 20 ans.

Après avoir étudié comment les pays industrialisés s’y étaient pris pour éviter de s’endetter lors du passage d’une économie agraire à une économie industrielle, l’auteur expose, dans la deuxième partie, les grandes lignes de la réforme agraire en Inde. Cette réforme, qui avait eu des débuts prometteurs dans les années 1950, s’est ensuite enlisée, selon l’auteur, faute de marché intérieur suffisamment large, marché que seule une paysannerie prospère pouvait assurer. Comme la plupart des Etats indiens ont maintenu le monopole foncier, la productivité agricole a peu progressé (ceux qui monopolisent la terre n’étant pas suffisamment incités à investir et ceux qui sont contraints de la louer ou de louer leur force de travail n’ayant pas les moyens nécessaires). Le monopole foncier a également pour conséquence une croissance pratiquement nulle des revenus, laquelle entraîne à son tour la stagnation du marché des biens de consommation. Beaucoup croyaient naïvement que la libéralisation économique allait résoudre les problèmes de croissance. Pourtant, plus de dix ans d’ajustement structurel, alliés à la libéralisation commerciale et financière, ont abouti à une crise sans précédent, marquée par un effondrement de la croissance de l’emploi et une grave érosion du pouvoir d’achat et de la sécurité alimentaire de la majorité pauvre de la population.

Dans la troisième partie, l’auteur traite des événements récents survenus dans le domaine agricole, en particulier de la crise provoquée par la chute continuelle des cours des produits de base. Elle rattache directement la crise aux politiques budgétaires contradictoires des gouvernements qui ont entrepris des réformes néolibérales, et à la libéralisation du commerce dans un contexte de récession mondiale. Selon elle, cette crise agraire pourrait durer aussi longtemps que se poursuivra la présente politique d’ouverture au marché, parce que les conditions mondiales du commerce des produits de base risquent fort de rester défavorables.

Après une brève hausse au début des années 1990, les cours des produits de base principalement exportés par les pays en développement ont chuté, de même que ceux des céréales exportées par les pays industrialisés. Depuis que cette baisse s’est amorcée en 1996, les prix des céréales sont restés à un niveau équivalant à peu près à la moitié de ce qu’ils étaient au début de la décennie. Avec la suppression des restrictions quantitatives et la libéralisation des échanges mondiaux, non seulement les agriculteurs des pays en développement qui ont fait une plus large part aux cultures d’exportation souffrent mais des millions de céréaliers voient leurs moyens d’existence s’effriter peu à peu du fait de l’importation de céréales étrangères à très bas prix. La dépression qui règne sur les marchés mondiaux gagne ainsi les économies nationales des pays qui libéralisent.

Dans la quatrième partie, l’auteur illustre ces arguments par des exemples tirés de l’expérience faite en Inde, surtout dans les domaines de la sécurité alimentaire et de l’emploi. Elle traite des effets de la libéralisation et de l’ajustement sur les moyens d’existence des populations rurales, l’occupation des sols et la sécurité alimentaire. Ceux qui ont pu observer l’évolution de l’Inde à long terme voient un net contraste entre les années 1980, antérieures aux réformes, et les années 1990, qui ont commencé par des réformes économiques qui ont déprimé les revenus. Pendant le Septième Plan (1985-1990), les dépenses publiques consacrées au développement rural et à la création d’emplois ont presque doublé, passant à 13,2 pour cent du produit intérieur brut (PIB). Les effets positifs de cette évolution sur la sécurité alimentaire et la réduction de la pauvreté ont cessé en 1991. En juillet 1991, sur le conseil des institutions de Bretton Woods, le gouvernement central a fortement réduit les dépenses de développement pour contenir le déficit budgétaire et rendu moins accessible l’emprunt pour les gouvernements des Etats. En 1993, les dépenses du développement rural ne représentaient plus que 7,8 pour cent du PIB et ont été ramenées à 5,9 pour cent en 2001. En 1992, la pauvreté avait sensiblement progressé dans toute l’Inde et les taux bruts de mortalité et de mortalité infantile avaient augmenté dans plusieurs Etats. Le taux de croissance agricole a également enregistré un net ralentissement avec ces politiques de réforme. En même temps, des changements importants se sont produits dans l’occupation des sols et les modes de culture car les cultures d’exportation se sont développées aux dépens des céréales consommées par la population locale. L’auteur prend l’exemple de la culture du coton pour illustrer le problème posé par une expansion incontrôlée des cultures de produits de base destinés à l’exportation.

Dans la cinquième partie, l’auteur examine les stratégies auxquelles on peut recourir pour protéger les moyens d’existence des populations rurales. Cette partie est plus spécialement consacrée à l’expérience qu’a faite le Bengale occidental en réformant le régime de fermage et en essayant de corriger l’inégalité entre hommes et femmes devant la terre.

Utsa Patnaik conclut que l’exploitation capitaliste débridée des ressources biologiques par de grands propriétaires fonciers, de riches agriculteurs et des entrepreneurs des villes a plongé dans la crise la majorité des ruraux en Inde à cause du déboisement, du manque de bois de chauffage, de la baisse des nappes phréatiques et de la pénurie aigue d’eau potable. Ces facteurs, alliés à une diminution des emplois non agricoles (les gouvernements mettant fin à leurs programmes de création d’emplois), à des politiques qui font baisser les revenus et aux efforts d’exportation, ont eu des effets désastreux sur les moyens d’existence des pauvres.

Pourtant, dans bien des villages indiens, les populations touchées par cette crise recourent aux mêmes méthodes de coopération que celles qui ont permis, il y a 40 ans, aux populations rurales de Chine qui vivaient dans la misère d’améliorer leur situation. Un certain nombre d’efforts communautaires tendant à investir et à diversifier les activités dans le cadre de coopératives spontanées sont couronnés de succès. Ils contribuent à la préservation des moyens d’existence, augmentent la flexibilité et rapportent assez de revenu aux ménages pauvres pour leur permettre de rester dans leurs villages au lieu d’émigrer à certaines saisons vers les villes et d’envoyer leurs enfants à l’école au lieu de les faire travailler.

L’auteur estime que c’est la voie à suivre pour d’autres pays en développement également. Ce n’est pas une voie facile là où les pouvoirs publics locaux ne se sont pas démocratisés et où manque le soutien de l’Etat. De telles initiatives se heurtent souvent à la résistance des employeurs locaux propriétaires de terres, qui peuvent voir dans l’amélioration des revenus et l’autonomisation des déshérités une menace réelle pour leur domination. Cependant, là où il y a au moins un soutien minimum de l’Etat et des activités militant contre une mondialisation déflationniste, elles peuvent se généraliser et parvenir assez bien à stabiliser les moyens d’existence.

Utsa Patnaik est professeur d’économie au Centre des études économiques et de la planification de l’Université Jawaharlal Nehru de New Delhi. Elle a écrit de nombreux ouvrages sur l’économie politique du développement et la question agraire.

  • Publication and ordering details
  • Pub. Date: 1 Nov 2003
    Pub. Place: Geneva
    ISSN: 1020-8208
    From: UNRISD