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L'avenir du travail à l'ère numérique post-Covid-19

8 avril 2020


L'avenir du travail à l'ère numérique post-Covid-19
Ce blog fait partie de la série UNRISD Covid-19, dans laquelle les auteurs se penchent sur la répartition inégale des impacts de la pandémie et de la réponse à la crise, ainsi que les moteurs sociaux, politiques et économiques de ces disparités. La série mettra à contribution les réseaux de l'UNRISD et s'appuiera sur son vaste corpus de recherches en matière de développement social. Elle tentera d’apporter des réponses fondées sur des données probantes à la crise actuelle au fur et à mesure qu'elle se développe et de suggérer des stratégies viables pour un avenir où des crises similaires seront non seulement moins dévastatrices, mais aussi moins susceptibles de se produire.

🔁 Ce blog a été initialement publié en anglais sur Social Europe le 1 avril 2020.

La crise du coronavirus a accéléré l’adoption du travail en ligne. Le génie est sorti de la lampe, et nous ne pouvons plus l'y remettre. Il faut donc planifier l’avenir du «travail numérique décent».

La tendance du travail en ligne à distance connaît un essor important. Le Covid-19 oblige les entreprises et les organisations à mettre en place des politiques de télétravail dans un monde de plus en plus «sans contact». Le passage du jour au lendemain au travail numérique à domicile de masse a le potentiel d'accélérer les changements dans la manière dont le travail est effectué et dans la façon dont nous pensons les conditions de travail.

Dans une perspective plus large, le Covid-19 pourrait s'avérer être un point de basculement majeur pour la transformation numérique du lieu de travail. Il semble presque impossible de remettre ce génie numérique dans sa lampe, une fois l'urgence sanitaire passée.

Au moment présent où le virus continue de se propager, certain-es employé-es travaillent pour la première fois à domicileet dans des environnements numériques différents d’un espace de bureau traditionnel. Leur vie professionnelle est fortement perturbée et bouleversée. Pourtant, pour des millions de micro-entrepreneurs-euses des plateformes collaboratives, la mise en ligne de leur vie professionnelle n'est pas une nouveauté. Il s'agit simplement de faire comme d’habitude.

Dans l'économie des petits boulots ou économie du « partage »* (en anglais «gig economy») le «travail» n'est pas un lieu: c'est une tâche ou une activité, souvent liée à une plateforme en ligne, qui peut être effectuée à partir de n'importe quel endroit permettant une connexion à l'internet. Beaucoup de la génération du millénaire et Z vivent aujourd'hui le modèle de l’économie des petits boulots précisément pour la flexibilité et la liberté que le travail numérique à distance peut offrir. Le Covid-19 pourrait être le catalyseur qui fera passer l'évolution des conditions du «travail en tout lieu» au niveau suivant de développement, en améliorant considérablement les possibilités de collaboration, de réflexion, de création et de connexion productive.

Une pression énorme

Mais tout n'est pas rose pour autant. Actuellement, le Covid-19 met à rude épreuve le contingent mal payé des emplois numériques, souvent liés à des plateformes en lignecomme le covoiturage et la livraison de nourriture. Après les médecins, les infirmières et les autres travailleurs de la santé, les travailleurs de l'industrie numérique qui n'ont pas accès aux prestations d’assurances sociales ou aux congés de maladie sont les plus touchés aux États-Unis, en Europe et en Asie. Dans les pays où les cas du Covid-19 sont les plus nombreux, comme en Italie, certaines personnes travaillant pour des applications de livraison de nourriture continuent de travailler parce qu'ils/elles ne peuvent pas faire autrement.

Ainsi, la crise du Covid-19 rend particulièrement vulnérables aux risques de santé (mortels) celles et ceux qui dépendent du travail numérique comme principale source de revenus. Elle porte atteinte à leur dignité et intensifie les clivages sociaux et économiques qui peuvent potentiellement générer de nouvelles fractures, de la colère et du mécontentement politique dans les pays et les régions.

Avec l'évolution de la crise, les travailleurs-euses de l’économie des petits boulots ne seront pas les seuls à souffrir encore plus que d'habitude. À la mi-mars, l'Organisation internationale du travail a publié une estimation «élevée» du chômage mondial, soit 24.7 millions de personnes, en raison de la crise de l'emploi (Covid-19); une semaine plus tard, le chef de son département de politique de l'emploi a averti que le résultat pourrait être «bien plus élevé» encore. En comparaison, le chômage mondial a augmenté de 22 millions de personnes lors de la crise économique de 2008-09. On s'attend également à ce que, dans le monde, il y ait jusqu'à 35 millions de travailleurs-euses pauvres de plus qu'avant l'estimation pré-Covid-19 pour 2020.

Un message important

Ces statistiques envoient un message important: La protection des travailleurs-euses contre les effets néfastes de la crise ne consiste pas seulement à renforcer la protection des emplois typiques. Il s'agit également d’intégrer et de mieux protéger les personnes qui travaillent à la marge: les travailleurs-euses «atypiques» du tourisme, des voyages, du commerce de détail et des autres secteurs les plus fortement touchés, les micro-entrepreneurs-euses ayant des revenus instables, les travailleurs-euses sur appel et les travailleurs-euses faiblement rémunérés dont les conditions de travail sont précaires et qui ont peu à gagner des derniers paquets de mesures d'urgence des différents pays, comme le montrent les données récentes.

Les lacunes persistantes dans la couverture de protection sociale des travailleurs-eusesdans les «anciennes» et «nouvelles» formes d'emploi constituent un défi majeur pour nos marchés du travail dans un contexte post-Covid-19. C'est particulièrement important pour l'avenir du travail que nous voulons créer à l'ère du numérique. Nous devons faciliter cette nouvelle forme de travail, pour les nombreux avantages que cela apporte aux entreprises et aux travailleurs-euses. Mais nous ne devons pas permettre que la précarité se généralise pour les travailleurs-eusesnon protégé-e-s et socialement démuni-e-sbien trop répandue dans l'économie des petits boulots d'aujourd'hui.

Au-delà du bilan humain effrayant, les métaphores de guerre qui ont été récemment invoquées par les dirigeants mondiaux dans la lutte contre le Covid-19 révèlent une vérité gênante. Nous sommes confrontés aux défauts et aux faiblesses fondamentales de nos politiques sociales et du marché du travail, de nos mécanismes de solidarité et de nos modèles de responsabilité collective pour gérer les risques qui pèsent injustement et gravement sur les personnes les plus vulnérables.

Un travail numérique décent

Que faut-il faire ? Une reprise plus large, plus ingénieuse et plus inclusive est cruciale, afin que l'impact de la crise du Covid-19 sur les marchés du travail soit moins dramatique. Nous devons immuniser notre avenir numérique contre le «virus» de la précarité, avec des marchés du travail fondés sur le principe de la dignité humaine et le potentiel du «travail numérique décent» pour tous.

Il s'agit d'une vision de la pleine participation à un avenir du travail numérique qui offre respect de soi et dignité, sécurité et égalité des chances, représentation et voix. Il s'agit également de définir un modèle de «responsabilité numérique par défaut», c'est-à-dire un état d'esprit entièrement différent dans la société quant au rôle des gouvernements et du secteur privé, pour garantir que les conditions de travail soient mises à jour afin de mieux répondre à la réalité changeante des lieux de travail numériques.

Dans les circonstances tragiques actuelles du Covid-19, il y a une leçon à tirer pour l'avenir: l'expérience des travailleurs-euses qui passent au numérique signifie plus qu'un simple changement de voie. Il s'agit de réajuster nos marchés du travail, nos systèmes de protection sociale et de bien-être et de s'assurer que chacun-e a la capacité de réaliser le droit humain à la sécurité sociale dans l'ère numérique post-Covid-19. Aucune société et aucune démocratie organisée ne peut se permettre d'ignorer la situation vulnérable des travailleurs-euses qui ne bénéficient que de peu ou pas de protection sociale et qui sont pourtant les travailleurs-euses essentiel-le-s en cas de crise.

Si nous faisons les bons choix, nous pouvons façonner un avenir équitable pour le travail. Plus que jamais, le message adressé aux décideurs-ses politiques, aux employeur-e-s, aux travailleurs-euses et à leurs représentant-e-s est donc simple: il faut se préparer pour le lendemain. Faites entrer le travail numérique précaire dans le domaine de la protection sociale. Agissez dès maintenant pour un travail numérique décent.

À propos de l'auteur

Maria Mexi est chercheuse invitée de l'UNRISD. Elle est spécialisée dans les marchés du travail numérique, le travail numérique et l'économie des petits boulots, et est la co-éditrice du volume Protecting Workers in the Gig Economy : A Comparative Empirical Analysis, à paraître chez Edward Elgar.

*Note du traducteur

Pour une intérpretation de cette terminologie en français, consulter https://fr.weforum.org/agenda/2017/12/qu-est-ce-que-leconomie-du-partage/

Le présent article reflète les vues de l'auteur (ou des auteurs) et ne représente pas nécessairement celles de l'Institut de recherche des Nations unies pour le développement social.


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This article reflects the views of the author(s) and does not necessarily represent those of the United Nations Research Institute for Social Development.